‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 18 sur 135 · SCÈNE V HERMINIE. PIERRE · texte numérisé non relu

SCÈNE V HERMINIE. PIERRE

HERMINIE, à part.

Est-ce lui qui a rapporté Georges? Je le saurai. (Haut.) Je vous assure que j'ai le plus grand plaisir à vous

voir. Cela me rafraîchit l'âme et me reporte aux belles années. (Elle s'assied.) Et puis vous m'appelez mademoiselle !... Je suis très flattée !... De telle sorte que vous ne saviez pas que je fusse depuis dix ans comtesse de Moussac ?

PIERRE

Il y en a onze que je vis hors de France, madame. Excusez un chevalier errant.

Vous êtes à Paris depuis un mois '? Je le sais par Agathe. Je regrette que ma maison ne se soit pas trouvée sur votre passage : nous aurions été fiers, mon

mari et moi, de VOUS V recevoir. Pierre salue sans répondre.)

Mais à ce sujet, pourquoi donc avez-vous évité de me revoir? Est-ce qu'on a le temps de tant se bouder en cette triste vie? Vous me boudez depuis onze ans. Dame ! on le dit du moins.

PIERRE

J'ai accepté mon sort : mais est-il défendu de chercher à l'adoucir par l'oubli ? La vie que je mène donne cela, l'oubli, du moins s'il faut en croire les romans... sérieux.

Les romans ont tort : entre honnêtes gens il vaut mieux se revoir. Le temps se charge de nos désillusions. Tenez, moi, je ne suis plus l'Herminie que vous fuyez. — Cette Herminie-là est restée a Francbourg, dans le vieux château, aujourd'hui désert, où vous l'avez un jour rencontrée. Je la cherche aussi, mais je crois bien qu'elle est morte dans sa robe blanche.

PIERRE Non,, madame, car elle est immortelle. Ses ans

s'usent sur l'image céleste qui resplendit là, entourée des cierges de mon culte et couronnée des fleurs de ma jeunesse. Pour qu'Herminie fut morte, il faudrait donc que mon âme fut anéantie. (Un silence .]

Monsieur de la Tournelle, si vous aviez été cette Herminie, si j'avais été Pierre, — et si votre père m'avait refusé son consentement, qu'auriez-vous fait ?

PIERRE

Ce que vous avez fait : j'aurais obéi à mon père.

Eh bien, alors '.'

J'aurais obéi, mais j'aurais peut-être attendu.

Mais je ne vous aimais pas.

PIERRE

C'est vrai, madame.

Ah ! la condition des jeunes filles, vous ne la connaissez pas. Vous autres hommes, vous ne dépendez que de vous-mêmes ; vous avez le temps de savoir et de juger ! D'ailleurs, je vous aurais aimé, qu'il en eût été de même. Mon père avait disposé de moi. Je ne suis pas de celles qui trichent avec le devoir filial par l'évasion de la majorité ou du cloître. J'aime le devoir. Ma foi se bornait alors au respect d'un père adoré, comme elle se borne aujourd'hui à l'honneur conjugal.

Je serais malheureuse, trahie, et l'on m'ouvrirait la porte du divorce, que je ne la passerais pas. Dans l'honneur, voyez-vous, je vais jusqu'à la perversion.

PIERRE

Vous n'avez pas d'enfants, madame.

Qui vous l'a dit?

PIERRE

Personne. Voilà de longues années que je suis loin de vous, et mes pauvres diahles d'insurgés n'ont rien à m'apprendre de vos joies ni de vos tristesses. Cependant ils savent votre nom... Oh ! ne m'en veuillez pas, il est si doux dans leur langage ! Herminia ! Et puis vous ne les entendez pas, et vous portez bonheur à tous ces braves, qui sont d'honnêtes gens, eux aussi, comme vous êtes la plus honnête de toutes les femmes.

A quoi le voyez-vous'?...

PIERRE

A la tristesse de votre sourire. Mes soldats Font au feu, madame.

HERMINIE, troublée.

Sans enfants, une femme peut être encore heureuse, si elle a un bon mari. Le mien est excellent... je vous assure.

PIERRE

Mais je n'en doute pas.

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