SCENE III VIRANDOT, HERMINIE
VIRANDOT
Sauvez-moi.
Que vous arrive-t-il, Claude?
VIRANDOT
Je suis perdu. Mon bonheur est brisé. Ma vie n'a plus de sens. Je suis la victime de l'épouvantable Champoulay; vous seule pouvez me tirer du guêpier.
Disposez de moi.
Merci. Il m'a entraîné dans une aventure satanique. Enfin j'ai découché !... Agathe est impitoyable. Eh bien, je vous le j ure, j'ai découché, oui, mais je suis innocent.
Pourquoi vous laissez-vous donc circonvenir par M. de Champoulay ?
VIRANDOT
Je n'en sais rien. Il me fascine. C'est le boulevard incarné, ce garçon-là. Son esprit de blague m'hypnotise. Lui seul sait me faire rire. Et le pis, c'est que je sais qu'il aime ma femme! Non, mais quelle drôle de ville que votre Paris ! Tenez je m'en confesse à vous, Herminie; quand je suis avec le baron, j'ai de l'esprit. Et il n'y a qu'avec lui que j'ai conscience d'en avoir... C'est peut-être qu'il est plus bête que moi. Enfin, je ne puis m'en passer, quoi. Et il aime ma femme. O Molière !
Venons au fait, mon cher Claude.
VIRANDOT
Eh bien, voilà. Avant-hier, je sortais de la Chambre. La séance avait été cruelle. On y avait traité de l'indigo, de la cochenille et autres matières premières. Je n'y entends goutte. Mais, dans ces cas-là, je vote avec le gouvernement, toujours. — Le baron m'attendait à la porte, car il ne me lâche pas d'une semelle. Evidemment c'est à cause du pacte. Enfin, de fil en aiguille, je me laisse convaincre d'aller assister à un souper de centième. La pièce est d'un de mes compatriotes, un électeur. J'avais donc mon excuse. Un souper de centième, ma chère, est un souper...
Je sais. Passons.
VIRANDOT
Mais pas du tout, ce n'est pas ça. C'est très convenable. On y chante des chansonnettes, on se célèbre
les uns les autres. J'ai fait là mon premier discours sérieux. Vous le lirez dans les feuilles du jour. Vous voyez donc bien. Mais voilà: je suis rentré à six heures du matin, harassé, sans voix, ne tenant plus sur les plantes... Ah! quelle réception, bon Dieu! Elle n'a voulu croire à rien de rien, ni au souper, ni à la centième, ni au compatriote, pas même au discours. Elle m'a accusé des faits les plus monstrueux. Elle a pris ou feint de prendre mon éreintemenl pour de l'ivresse. Enfin, je ne sais comment la convaincre. Elle parle de vengeance immédiate, de loi du talion... ce que cette canaille de Champoulay appelle... « mon talion d'Achille ». Oh! Herminie, si encore je m'étais amusé!
Mais mon cher Claude, si vous êtes vraiment innocent, Agathe le sait déjà : ça se voit dans les yeux.
VIRANDOT
Des yeux limpides à six heures du matin, c'est rare. Mais je suis certainement innocent. Car enfin il est admis qu'en pareille circonstance, on boit un peu plus que de rigueur. C'étaient des vins du pays d'abord. Et puis je supporte plus qu'un autre. La preuve c'est que j'ai pu reconduire jusqu'à sa porte l'une des reines du banquet, Mlle Balsamine, sans cesser d'être galant ainsi que faire se doit. Enfin j'étais chez moi à six heures du matin, et quand un homme est chez lui à six heures du matin, on n'a rien à lui reprocher, quand le diable y serait.
Est-ce que le diable y était?
Il E R M I M E 73
VIRANDOT
Vous plaisantez, ma sœur, mais je vous jure qu'Agathe est très montée. Je crains un coup de tête. J'ai peur du pacte. Mais la voilà. Par où sortir, mon Dieu? Cachez-moi, je vous prie, c'est une Furie!