SCÈNE V IIERMINIE, AGATHE
AGATHE
Eh bien, qu'en dis-tu? Est-ce dressé? Ah! si tu avais su t'y prendre !
IIERMINIE
Je n'aurais pas réussi avec Georges.
AGATHE
Pourquoi pas ? tous les hommes ont un bout du nez ! A ce propos, je viens te dire quelque chose. Il faut te montrer, lu tournes trop à la recluse. Ça finirait par donner à jaser aux mauvaises langues.
IIERMINIE
Tout donne donc à jaser aux mauvaises langues ! Qu'est-ce que le monde peut trouver à redire en une pauvre femme confinée dans sa vie de ménage? je me le demande.
AGATHE
Ma chérie, tu oublies trop que tu n'as pas trente ans et que tu es exceptionnellement belle et remarquée. Ta retraite ne s'explique pas dans ces conditions, ou du moins elle s'explique mal, je veux dire méchamment. L'entrevue de Georges et de M. de la Tournelle est connue; il s'est ébruité que ce dernier est ton servant d'amour; votre roman court la ville. Enfin, l'on aremarqué que la retraite a coïncidé avec son départ pour l'Ir-
lande. Je te dis ce que je dois te dire. Fais attention, ma sœur, sois prudente.
IIKKMINIE
Que les méchants sont sols et que les sots sont méchants !
AGATHE
Les apparences te sont contraires. Ton mari fait des efforts sincères pour reconquérir le terrain perdu. On ne connaît son hien quelquefois que lorsque d'autres le convoitent. Tout cela se chuchote discrètement encore. Montre-toi. Ta vertu hautaine te fait beaucoup d'ennemies parmi tes amies.
J'espère bien n'avoir pas démérité de leur haine.
AGATHE
Ce sont ces mots-là qui te les aliènent. Montre-toi, marche droit aux hostiles, sors au bras de Ion mari, va aux fêtes, aux soirées, aux premières. Georges est, malgré vices et défauts, un cavalier charmant, spirituel et de compagnie précieuse. Son cœur n'est pas aussi pervers que je l'avais d'abord cru, ses yeux se dessillent.
IIKKMINIE
Il est bien tard.
AGATHE
Tu ne l'aimes plus du tout ?
IIERNINIE
Non, c'est fini.
Gare alors! c'est que tu aimes l'autre!
Ne dis pas cela, j'en ai trop peur! Et cependant il me semble bien que la place n'est pas encore enlevée. Oh! je la défends avec désespoir. Je ne me rends pas, je ne me rends pas. Non! Mais il ne faut pas non plus que la trahison s'y mette et qu'on aide l'ennemi à escalader les remparts. J'auraisjuré il y a une heure encore que personne au monde ne se doutait de ce qui ravage ma pensée, mais il paraît que ça se voit. Ma femme de chambre qui m'adore, m'a appris tout à l'heure qu il était en fuite : qui, il '? Lui! Toi, tu me parles de mon secret couramment, tu l'appelles l'autre. Et l'univers entier se promène dans ma conscience !
AGATHE
Que veux-tu? Cela devait arriver. Si tu veux làdessus l'opinion d'une honnête femme pratique, écoute. La vie est courte pour nous, comme pour toutes les autres bêtes à bon Dieu. En pareil cas les mauvais conseils sont les bons. Pardonne à ton mari, il est encore temps, ou fais semblant de lui pardonner.
Je ne sais pas jouer la comédie, ma sœur.
AGATHE
Alors c'est que tu aimes l'autre.
Ainsi en ton âme et conscience, tu estimes que j'aime M. de la Tournelle.
J'en suis sûre.
HERMINIE Jure-le.
AGATHE Sur quel Evangile? L'amour n'en a pas.
HERMINIE Prouve-le seulement.
AGATHE
Et si je te le prouve?
Ah ! si tu me le prouves, ma résolution est prise.
AGATHE
Quelle est-elle ?
Mes actions, à moi, ne ressemblent pas à celles des autres femmes. Je méprise les idées du monde et les lieux communs de la morale banale. Ne crains rien, je serai logique.
AGATHE
J'y compte. Je te disais tout à l'heure que les nouvelles allures de ton mari étaient très commentées. Tu es la seule qui ne le sache point.
Je l'avoue, cela ne m'a pas frappé.
AGATHE
Aplanis-lui le cbemin. Montre-toi clémente, car enfin
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de sa part, c'est touchant, cet homme rendu à ta supériorité... Voyons...
(Elle lui parle bas à l'oreille.) HERMINIE
Jamais !
AGATHE
Herminie, ma preuve est faite.
C'est vrai. La place est prise. (Elle sonne.) Priez M. le comte d'entrer.
AGATHE
Que vas-tu faire !
Mon devoir, comme toujours.
AGATHE
Redoute tes élans, ma sœur, ils l'ont perdue. 0 ma chère « Perfection », crains-toi.