‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 40 sur 135 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

PIERRE. IIEKMINIE, puis VllîA.NDOT, AGATHE et GEORGES

HERM1ME Je ne vous attendais plus.

PIERRE

Il est bon quelquefois de ressusciter. Disposez de votre revenant. Que dois-je faire ?

Mais je ne sais pas !... Je... c'est un rêve !

PIERRE

Vous évoquiez tout à l'heure de chers souvenirs, mais douloureux aussi. Oui, c'est ici que le destin a trahi mon amour. Mais il ne l'a point vaincu. Toujours je vous aime, Herminie. La mort même s'est arrêtée devant cet amour et l'a jugé plus éternel qu'elle-même. Ayez confiance puisque me voilà. Dictez vos ordres. Dussé-je mourir ou tuer, ils seront accomplis.

J'écoute votre voix et elle me paraît surhumaine. Ce que vous me dites nul ne me l'a jamais dit. Quel amour est le vôtre qui me calme et m'exalte à la fois ! Parlez encore, je vous en prie.

PIERRE

L'amour que je vous offre est fait de vaillance et d'abnégation. 11 s'alimente d'une foi inextinguible. Je vous l'ai dit. Herminia, voilà onze ans que je vous associe à mes combats de liberté. Votre image flotte sur nos mêlées. Votre âme souffle dans les ordres que je donne. C'est votre messe que je dis lorsque je livre bataille à l'injustice. J'ai incarné en vous le bien, le droit, le beau, vous êtes ma divinité, je ne compte plus les vies que je vous ai sacrifiées et j'espère toujours que vous voudrez prendre la mienne.

Mais le voilà, l'amour. Ah! emmenez-moi. Je serai votre compagne. Oui, je me sens faite pour les grands devoirs. Mon âme étouffe dans les misères mesquines de la vie banale. Assez de hontes, assez de tortures. J'ai soif de grand air et d'actions nobles. Je dormirai sur votre cœur robuste et fidèle. En route, mon chevalier, voici votre Herminia !...

PIERRE

Ah ! je vous aime !

(A ce moment Agathe et Yiraiulot entrent. Avec un geste d'elfroi ils indiquent tout de suite au spectateur à quel endroit est caché Georges el qu'il est armé. Résolument Agathe se place entre lui el le couple des amants, comme pour faire à sa sœur un rempart de son corps. Virandot essaie d'attirer l'attention de Pierre, luette pantomine tragique doit être réglée avec soin, de façon à faire planer visiblement sur la scène la présence du mari et l'angoisse du meurtre.)

Emmenez-moi, mon ami. Votre culte sera mon culte, et votre foi sera ma foi ! Je mourrai heureuse si je meurs dans votre manteau.

PIERRE

Pendant qu'Herminie dit les mots précédents, Pierre s'est retourné et il a compris au geste de Virandot que Georges est là el le menace de son arme. Il fait un geste de déli enthousiaste et revient à llcrminie.)

Ah ! c'est ainsi ! Eh bien, partons, oui partons tout de suite, sans tourner la tête, dans le transport de la première possession, car vous êtes à moi, n'est-ce pas, bien à moi, Herminie, dans l'ivresse du premier baiser .... (Il va pour la saisir ; elle recule.)

HERMINIE, reculant.

Oh ! pas cela ! oh ! pas cela ! Ne vous suffit-il pas de

savoir que je vous aime et que je suis à vous!... Pierre, je vous en prie !

PIERRE, de plus en plus pressanl.

Quelle femme êtes-vous donc? El comment vous donnez-vous si vous ne vous donnez pas tout entière? Nous allons vivre ensemble, côte à côte, tous les jours, jusqu'à la mort, dans une réunion indissoluble, et vous me marchandez la première caresse.

HERMIME

Ce n'est pas ma faute, mon ami ! mais je vous jure que vous me faites peur. Il me semble que vous êtes un autre homme !

PIERRE-

Dites que vous avez peur de votre amour ? Dites que vous ne m'aimez pas !

HERMINIE, éperdue.

Si!... je!... Pardonnez-moi... Je ne sais ce que

j éprouve. (Pierre va pour la saisir, elle pousse un cri.) Si VOUS

me touchez... je me précipite par cette fenêtre !

\i I \TIIK. intervenant.

Sauvée ! (Elle va à Herminie.)

PIERRE, à Agathe.

A'ous aviez raison, madame, je ne suis pas aimé ! Mais je ne regrette point d'être venu, et c*est assez d'honneur pour un homme que d'être l'objet d'une pareille, méprise !

VTRANDOT, à Pierre.

C'est égal, vous êtes un brave, vous, il n'y a pas à

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dire ! Vous avez été dix minutes entre l'amour et la mort.

PIERRE

Hélas ! monsieur, ni l'amour ni la mort ne veulent de moi, décidément !

IIERMINIE, a Agathe.

Que disent-ils ? La mort J? Quelle mort ?

PIERRE, à Virandot.

Pas un mot devant elle. — (A iicrminie.) Adieu... Herminia !

AGATHE, à Virandot.

Que fait donc Georges ? pourquoi ne parait-il pas 1

IIERMINIE, à Pierre.

Pierre... Pierre!... Ecoutez-moi. Vous dites que je ne vous aime point. Ne partez point avec cette idée... Je vous jure que j'envie celle qui peuvent se donner deux fois!... Hélas! comment font-elles? Rien ne m'épouvante que cela, et s'il fallait mourir pour vous prouver que je vous aime, je mourrais de bon cœur en ce moment. Toute mon âme est à vous, vous y régnez en maître, et vous en aurez le dernier soupir. Mais être à vous, comme vous le demandez, sur ma droiture de femme, je ne le puis, non, c'est impossible, j'expirerais dans vos bras... vous n'auriez que le cadave d'Herminie.

AGATHE, à Virandot.

Georges m'inquiète. Pourquoi n'intervient-il pas '!

IIERMINIE

Mais ce que je ne veux pas, c'est que vous accusiez

mon cœur de lâcheté. Croyez-moi, Pierre, s'il ne s'agissait que d'un crime, je braverais le monde, la loi et l'enfer pour être votre femme. N'être que votre maîtresse, ce n'est plus tenir tête à la fatalité, c'est mentir, c'est trahir, c'est m'avilir, c'est être indigne de mon amour et du vôtre. Marcher la tête basse, même dans le bonheur, quand on aime, et fièrement, honte à qui le peut! Encore une fois je ne peux pas.

PIERRE

Vous aimerais-je, Herminie, s'il en était autrement !

Alors pardonnez-moi! Oui, pardonnez-moi!... Là où vous allez, vous êtes exposé à mourir à toute heure, et je comprends trop que je ne vous verrai plus. Pardonnez-moi si vous voulez que je vive encore.

PIERRE

Vous pardonner, héroïque créature, et quoi donc ? La destinée la plus injuste qui fut jamais? La noblesse, la fierté, l'honneur d'un martyre souffert dans le silence? Ah ! si vous m'aimez, vivez et soyez heureuse, tandis que je mourrai pour vous. Si mon sort sur la terre est de racheter une victime telle que vous, il est glorieux, et je le bénis. Pour chaque minute de votre vie, que Dieu me prenne un jour de la mienne. Mais qu'allezvous devenir ?

Ce que Dieu voudra ! Il me reste le devoir. Il y a dans le devoir un attrait pervers que les cœurs honnêtes connaissent seuls. Il fait vivre plus vite lui aussi et il tue plus tôt. Le devoir, Pierre je suis mariée !

(On entend un coup Je feu dans la coulisse.)

HEKMIXIE il'

AGATHE

Mon Dieu !!!... Oh ! Georges ?... (A Viranjlot.) Va

VIRANDOT. Il va à l'endroit d'où est parti le coup de feu, et revient bientôt, ('pouvante.

Mort !... Il est mort !...

IIERMIXIE, courant à son mari.

Adieu, Pierre ! Et pour jamais !

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