‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 32 sur 123 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

MARIGNY, FRANÇOIS BOUCHER, KARL VAN LOO sur l'échafaudage, COYPEL, LA TOUR, les architectes GABRIEL, L'ASSURANCE, SOUFFLOT, PIGALLE, BOUCHARDON.

MARIGNY, à Boucher. Ils viennent du fond.

Maître François Boucher, vos talents suffiraient à la gloire d'un règne, mais c'est dans cette galerie du château de Bellevue que vous justifiez le mieux de votre surnom de « Peintre des Grâces ». Voici vos plus délicieuses bergeradeS. (Il montre les voussures.)

BOUCHER

Vous me comblez, monsieur le directeur. Elles valent surtout par l'encadrement. Voyez ces rinceaux et ces guirlandes? Se peut-il rien de plus achevé que leur ciselure? Quel artiste que ce gros Flamand de Verbreck d'Anvers ! Mais n'est-ce point Van Loo qui travaille encore sur cet échafaudage? (A van Loo.) Tu t'abimes la vue làhaut, Karl. Je parie que tu ne vois déjà plus les jaunes! Descends donc.

VAN LOO, sur l'échafaudage.

C'est toi, Boucher? Quelle heure est-il donc?

MARIGNY

Six heures bientôt.

122 LA POMPADOUR

VAN LOO, apercevant Marigny.

M. de Marigny ! C'est étonnant comme le soir tombe vite en France! Parlez-moi de l'Italie!

(Paraissent au fond La Tour et Coypel.) MARIGNY

Voici M. La Tour et M. Coypel. (il va à eux.) Soyez les bienvenus, Messieurs.

COYPEL

Monsieur le marquis, votre serviteur. Devinez qui nous venons de rencontrer, La Tour et moi, dans les bois voisins, à Meudon ? Un sauvage !

LA TOUR

Oh! vous, Coypel, sous prétexte que vous êtes en galanterie avec toutes les Muses, vous traitez de sauvage celui qui s'isole un peu pour penser. Le philosophe de Genève n'est pas un courtisan des grands, voilà toute sa sauvagerie.

MARIGNY

Est-ce M. Jean-Jacques Rousseau?

COYPEL

Oui, il herborisait, en promeneur solitaire. J'ai tenté de l'attirer ici pour le présenter à la marquise, mais, à son seul nom, il s'est bouché les oreilles et s'est enfui.

MARIGNY

Il a moins d'esprit que Voltaire.

LA TOUR, à mi-voix.

Il a plus de fierté, peut-être.

(Pigalle et Bouchardon viennent du fond et s'arrêtent devant la statue de Louis XV. Van Loo descend de l'échafaudage.)

MARIGNY

Je vous demande pardon, j'ai à saluer M. Pigalle, l'auteur de cette statue du roi que nous venons de placer sur la terrasse, face à la capitale. (Marigny va à Pigalle.)

LA TOUR

Qu'en dites-vous? Je ne la trouve guère ressemblante.

COYPEL

Elle mancpie de style.

VAN LOO

Surtout de naturel.

BOUCHER

L'art de M. Pigalle est un peu pénible. Savez-vous comment on l'appelle à l'Académie ? Le mulet de la sculpture ! Le mot est de Bouchardon, qui s'en pique, ce qui ne l'empêche pas de le complimenter. (Il montre le groupe du fond.)

COYPEL

C'est une épithète homérique. Bouchardon ne sort pas d'Homère!

VAN LOO

Homère, moi, je ne l'ai jamais lu.

BOUCHER

Mon pauvre Karl, tu ne sais pas lire.

124 LA POMPADOUR

VAN LOO, fièrement.

De père en fils ! A quoi cela sert-il quand on a la nature?

(Il montre le paysage.)

(Gabriel, L'Assurance et Soufrlot entrent par les portes des appartements à droite.)

LA TOUR

Ne dites pas cela à nos collègues, MM. L'Assurance, Soufflot et Gabriel, les savants architectes de la marquise.

GABRIEL, regardant au fond.

Ni à leur rivale, la marquise elle-même. Car vous savez que tout ici est exécuté d'après ses plans, château, terrasse et jardins; on n'a eu qu'à réaliser ses dessins.

BOUCHER

Elle est douée pour tous les arts.

COYPEL

C'est une créature divine.

LA TOUR

Et la meilleure des amies.

MARIGNY, du fond.

Messieurs, la marquise, ma sœur.

(La Pompadour parait en Belle Jardinière, suivie de du Hausset. do la Maréchale et de Bernis.)

VAN LOO, à Boucher.

Sacrebleu! qu'elle est jolie dans ce costume!

BOUCHER, à Van Loo.

Croque-la, pour taquiner La Tour.

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