SCÈNE III Lss Mêmes, JUPITER en berger
LE BERGER, (il entre).
Cet âne, qui se vautre Follement au milieu des chardons, est-il vôtre ?
ARCIIIS Il est nôtre, en effet.
DAMÉTA
Un vieil ami, berger!
Nous l'avons mis à paître à l'ombre d'un verger, La montée étant rude.
ARCHTS, fièrement.
Il l'a faite sans braire!
LE BERGER
Salut à ceux pour qui l'animal est un frère!... Mais sur le mont Ménope, hostile aux vieux époux, Quel oracle vous guide et quel dieu cherchez-vous?
DAMÉTA
Aucun et tous. La vie est l'éternel miracle Et nous aurons vécu sans consulter d'oracle.
ARCHIS
Issus de même race hellène tous les deux
Nous atteignons au but doublement hasardeux
De visiter, avant d'en grossir la poussière,
La terre qui nous fut propice et nourricière.
Nous avons traversé ses bois hyme'néens,
Et suivi ses contours méditerranéens
Dont les lignes, quand on plane du mont Taygèle,
Tracent la main d'onyx d'Apollon Musagète
Et posent en travers du golfe aérien
Ses cinq doigts rayonnants sur le monde aryen!
C'est ici que nous finissons, las d'allégresse,
Et nous allons dormir sur le cœur delà Grèce
Au chant de cette source élyséenne, là.
LE BERGER
Puisque vous désirez mourir, évitez-la.
Ses eaux d'enchantement donnent la survivance.
ALCHIS
Qu'est-ce à dire?
LE BERGER
C'est la fontaine de Jouvence.
Gardez de vous mirer dans sa vasque!...
DAMÉTA
Pourquoi?
LE BERGER
On s'y voit au rebours de l'ordre et de la loi :
Si l'on est jeune, à l'âge où l'amour nous délaisse ;
Si l'on est vieux, au temps qu'il nous tenait en laisse,
fi LA FONTAINE DE JOUVENCE
L'aie ul en cheveux noirs, l'éphèbe en cheveux blancs, Et dans l'illusion d'être encor ressemblants. Quand on veut se réincarner on s'en abreuve,
ARGHIS
Explique mieux. Quel est le rite de l'épreuve?
LE BERGER, devant la fontaine.
Tu t'inclines, pieux, sous ces lauriers en fleurs Qu'agitent mollement les zéphyres souffleurs;... Ils brouillent ton reflet dans l'onde... une buée S'élève, qui d'abord entre eux distribuée, Flotte, puis s'agglomère... Alors guette l'arrêt Où ta forme à vingt ans, fugace, t'apparaît, Saisis la coupe, bois, et la métamorphose S'opère ; ton image actuelle est forclose, Le papillon nouveau s'envole du bombyx Et le nocher sans toi repasse encor le Styx !
(Il remonte au fond.) Moi, voilà dix cocons déjà que j'expédie. Je ne me résouds point à quitter l'Arcadie.
L'ombre tourne, salut!
(Il sort.)