SCÈNE IV ARGHIS, DAMÉTA
ARCHIS
Femme, à quoi songes-tu ?
DAMÉTA
J'écoute pleurer l'onde à l'étrange vertu 1
Si l'on pouvait pourtant recommencer la course?
ARGHIS Non, elle chante un hymne impudique, la source Menteuse qui promet à des sens apaisés Le renouveau d'un demi-siècle de baisers ! Viens, subissons la loi qui nous désincorpore, Et puisque dans l'Erèbe on s'appartient encore Si l'on fut cinquante ans fidèles, couchons-nous , Côte à côte, les pieds joints, les mains aux genoux, Les yeux tournés vers la lumière orientale Et rentrons au limon de la terre natale.
(L'àne brait doucement dans le bois,)
DAMÉTA
C'est Silénos, notre âne !... Il nous dit que c'est mal,
Archis, d'abandonner un fidèle animal
Qui vous porte à travers les ronces et les pierres:
Il demande qui lui fermera les paupières,
Quand nous serons partis !
ARCHIS
Oui, Silénos est vieux, Sourd, édentë, poussif, flageolant et rouvieux; Il atteint comme nous au terme de sa route.
DAMÉTA
Partons tous trois ensemble.
ARCHIS, regardant au fond.
Il n'y tient pas, il broute,
Il est heureux. Qui sait si la noix d'un chardon N'est pas le dernier mot — ô Socrate, pardon, — Du beau, du vrai, du bien et même de la vie ! Le sort du ruminant m'a souvent fait envie. On vient, imitons l'âne et qu'un dernier repas Philosophiquement nous charme le trépas.
(Ils sortent.)