‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 4 sur 67 · NÉÈRE, TÉLAMON · texte numérisé non relu

NÉÈRE, TÉLAMON

(Ils entrent par la droite.)

NÉÈRE

Télamon, je voudrais t'aimer puisque tu m'aimes. Mais tu ne me dis rien de tes souffrances mêmes Et tout en deviner c'est plus que le devoir; On a beau ne pouvoir douter, on veut savoir... On est femme !

TÉLAMON

C'est donc que tu te fermes l'âme, Toi-même aux cris d'amour que de loin Ton te clame,

NÉÈRÈ

De loin précisément, les flûtes des échos

Les embrouillent et font d'étranges quiproquos.

Ne peux-tu réveiller un peu ma vigilance ?

TÉLAMON

Quoi ! troubler par des mots la mare du silence ?

NÉÈRE

Ta mare du silence a des poissons muets!... Ta mère a dû t'apprendre, au temps où tu muais, Qu'un rossignol sans voix n'a pas de Philomèle. Le mâle en la chantant a conquis la femelle. Je m'assieds pour entendre et je ferme les yeux. Courage, Télamon ! D'ailleurs, fais de ton mieux. (Elle s'assied.)

TÉLAMON

Que te dire ? Mon mal date, à ma connaissance, D'avant... tu ne vas pas me croire... ta naissance.

NÉÈRE

Alors, cette douleur préventive eut les cris De Marsyas avant qu'on l'écorche?... Décris.

TÉLAMON

Déjà je subissais ma destinée amère

Quand tu te dessinais aux lèvres de ta mère

En forme de sourire et quand ton œil moqueur,

A travers ses regards, me captivait le cœur.

Puis tu naquis et n'eus qu'à me prendre... Elle est dure,

Cette difficulté d'exprimer que j'endure!...

NÉÈRE

Je comprends tout. Alors?

TÉLAMON

Seize fois nos parents Ont dans la peau de bouc mis nos vins transparents Et gerbe les épis tombés sous la faucille, Puis, je ne sais comment, l'enfant fut jeune fille.

Tes jeux étaient mes lois, tes soins mes intérêts, Et lorsque tu buvais je me désaltérais. Si j'ai cinq ans d'avance à la course de rage Je mesure mes pas aux tiens dans l'attelage ;

(Il s'agenouille à ses pieds.) Nous grandissons de pair sans changer de niveau Et la quenouille vire avec son écheveau. C'est proverbe : qui voit Télamon voit Néère î Ainsi qu'en ce contour exact et linéaire Qu'à la lampe profile un vase sur un mur, Nous ne dessinons plus dans le miroir obscur D'Hécate, tant mon ombre est mêlée à ton ombre, Qu'une forme où, blottie, une autre forme sombre!...

NÉÊRE Encore ?

TÉLAMON

C'est tout.

NÉÈRE, elle se lève.

Quoi, plus de souffle au poumon?

Je n'en ai que pour une oreille, Télamon. Les modulations sont au-dessous du thème.

TÉLAMON

Inutile, je crois, d'ajouter que je t'aime?

NÉÈRE. Elle change de côté.

La conque où ton Pégase achève de hennir S'ouvre sur le passé, l'autre sur l'avenir; Verse dans celle-ci, qu'expressément j'allonge, Du volcan des serments les laves du mensonge. Tu m'aimeras pendant?...

TÉLAMON

Comment dit-on : « toujours »

Dans la langue des dieux ?

NÉÈRB

Quatre-vingt-dix-neuf jours. — Heureuse qui, ravie à l'autel de Vortumne, N'est point du ravisseur délaissée à l'automne!

(Elle se rapproche de lui.) J'ai vu la Pythonisse entre ses deux hibous... Elle m'a dit le sort de l'ardeur dont tu bous.

(Elle déclame l'oracle.) « La date du serment, à la première ride <» De Néère, en sera la triste éphéméride? » C'est clair.

TÉLAMON

Non, c'est obscur.

NÉÈRE

Quand j'aurai cinquante ans Tu m'aimeras encore?

Oui.

NÉÈRE, à la fontaine.

Junon, tu l'entends!

Faisons l'essai dans la fontaine de Jouvence Elle vieillit aussi... Sois fidèle à l'avance ! (Elle prend la coupe.)

TÉLAMON Je ne veux pas.

NÉÈRE

Tu vois! Adieu, mauvais amant, L'éternité n'est pas dans ton tempérament.

Ma Néère, attends-moi.

TELAMON NÉÈRE

Bois de l'eau!

(Elle se sauve.)

TÉLAMON

La tigresse!...

C'est la fille la plus méchante de la Grèce ! (Il court après Néère.)

LE BERGER, seul.

(Il rentre.) Ceux-ci ne cachent pas leur jeu! C'est la vertu Des jeunes d'aller droit où les vieux vont tortu ; Ils s'aiment comme la faunesse et le satyre, Gaîment, et c'est autant de pris sur le martyre ! Mais arrêtons. — Là-haut, dans l'éther engourdi, Le quadrige embrasé triomphe... c'est midi, L'heure ravie au Temps et le court armistice Où la nuit et le jour signent la paix factice De ce demi-sommeil dont l'art insidieux De Morphée amortit les hommes — et les dieux.

(Air deOûte.)

RIDEAU

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