SCENE III LAUKE, JACQUES
LAURE
Viens ici, mon chéri, près de moi, et causons. Que fais-tu de tes vingt-cinq ans ?
JACQUES
Mais... les bêtises d'usage. Cependant, j'ai trouvé une occupation qui me passionne.
LAURE
Tant mieux. Laquelle ?
JACQUES
La gloire de mon père. Cette statue qu'on lui élève dans sa ville natale, m'a suggéré la curiosité de mieux connaître la vie de l'homme dont je porte le nom et qui m'a laissé sa fortune.
Une belle fortune, mon Jacques. Ne l'écorne pas trop pour qu'il en reste à mes petits-enfants.
JACQUES
Pour le moment, je me ruine en livres, brochures, revues, journaux; j'amasse tout ce qu'on a écrit et publié sur le général Seguin, comte d'Olastro, j'en ai haut comme ça, chez moi, et je lis tout. Tu ne m'en veux pas, dis, maman, de m'intéresser à ce beau soldat français ?
LAURE
C'est ton père. Mais ne parle pas de tes recherches à celui qui l'a remplacé et que, depuis l'enfance, tu appelles : papa.
JACQUES
Mais enfin, pourquoi donc?
LAURE
Il serait jaloux du rival que ton zèle filial lui ressuscite.
JACQUES
Qu'a-t-il à craindre d'une statue ? Ne sait-il pas que vous formez, toi, lui et ma sœur, la chère trinité de ce que j'aime? Du reste, puisque tu me mets toi-même sur ce chapitre' explique-moi comment... Tu permets, maman?
LAURE
A toi, je permets tout.
JACQUES
Explique-moi comment vous évitez toujours l'un et l'autre de m'entretenir de mon père ? C'est douter de mon cœur ou de ma raison.
LAURE
Te souviens-tu des larmes de ta petite sœur le jour où une sotte de bonne lui apprit que vous n'étiez pas consanguins? Il fallut, pour qu'elle se calmât, lui promettre que si elle était bien sage, son demi-frère serait son frère tout entier... Voilà l'explication de notre réserve.
JACQUES
Mais maintenant? Elle a dix-huit ans, on peut parler devant elle. Cependant, lorsque je mets sur le tapis cette question de
la statue, je sens comme une gêne à table. Papa fait dévier la causerie visiblement.
LAURE
Avoue qu'il n'est pas bien placé pour te prêcher le culte de ton père.
JACQUES
C'est vrai. Entre nous alors, maman ? Elle est magnifique, cette carrière du général. Le premier empire peut l'envier au second. Partir d'une échoppe de savetier dans l'Ariège pour arriver au maréchalat — car c'était fait, il avait le bâton, si la France n'eût sombré — sais-tu... sais-tu que je me mets à être fier de m'appeler Seguin d'Olastro ?
LAURE
C'est ton droit.
JACQUES
Et quelle mort ! oh ! cette mort surtout !... L'antiquité n'en a pas de plus héroïque.
Je suis chrétienne, Jacques, Dieu défend le suicide.
JACQUES
Pas celui-là ! oh î lire ceci dans les historiens : « Séguin ne *< voulut pas survivre à sa première défaite. Il tomba volon- « tairement avec sa patrie, comme elle. Et il allait être « père ! »... Cela remue lorsqu'on est l'enfant.
LAURE
Mais aussi quand on est la mère.
JACQUES
Quand je pense qu'il s'est trouvé des gens pour lui mar-
chander la gloire de son stoïcisme, pour la traiter même de légende ; des Français! n'est-ce pas imbécile ! Si je te disais que dans le comité même de la statue, à Saint-Girons, on a remis en question le suicide ! Quel peuple que le nôtre !
LAURE
C'est bien simple, réponds-leur ceci : L'Église ne reçoit pas les suicidés en terre sainte. Or, il a fallu une dispense du clergé pour ensevelir le général au Père-Lachaise. Mais chut, voici le président.