‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 7 sur 67 · SCÈNE III NÉÈRE seule, ARCHIS puis le Berger · texte numérisé non relu

SCÈNE III NÉÈRE seule, ARCHIS puis le Berger

NÉÈRE, au fond, elle appelle.

Télamon... Reviens... C'est dit... Je t'aime... Non? 11 boude. Je sais, c'est encore un système, Mais indigne du mâle.

(Elle revient. Archis entre.)

Est-ce à nous de courir Après eux? Je n'ai plus qu'à me laisser mourir. Je suis veuve, c'est lâche !

ARCHIS, dans la coulisse.

Amie?...

NÉÈRE

Une voix d'homme.

Lui!

(Elle se lève, joyeuse.)

LA FONTAINE DE JOUVENCE i7

ARCHIS, même jeu.

Damé ta?

NÉE RE

Mais non, c'est une antre qu'il nomme !...

Ce n'est pas lui.

(Le berger parait.)

ARCHIS, il entre en se frottant les yeux. Apercevant le b.erger, il va à lui.

Berger, dis-moi... J'ai trop dormi, Je ne retrouve plus ma compagne, parmi Les détours de ce bois.

LE RERGER

Viens-tu de perdre en rêve Les yeux que cette forme apparente te crève?

(Il désigne Néère.) Je n'ai vu qu'une fois ta femme, la voici . Ne dors plus tête nue, en plein midi! •

ARCHIS

Merci!

(Le berger sort.)

NÉÈRE, à part.

Que complotent là-bas ces deux sexagénaires?

ARCHIS, allant à Néère.

On se forge à plaisir des peurs imaginaires, Je te cherchais...

NÉÈRE

Qui, moi?

ARCHIS

J'ai fait un rêve d'or^

Tu n'avais que seize ans...

(Il la regarde et recule.)

Horreur! Je rêve encor.

NÉÈRE

Sans doute, à ton effroi, Méduse, par risée, Me coiffe des serpents dont sa tête est frisée? Je ne me savais pas si funeste aux vieillards.

ARCHIS, affolé.

Ai-je déjà du Styx traversé les brouillards?

(Il regarde au lointain.) 0 vieux chênes sacrés qui parlez à Dodone, Dites à Jupiter que la foi m'abandonne...

Je ne crois plus à rien.

(Il pleure.)

NÉÈRE

Explique ton émoi ?

ARCHIS

La femme que j'aimais a rajeuni sans moi, Ma Damétas'en est allée !...

NÉÈRE

Où donc est-elle?

ARCHIS

Oh ! parjure à la vie, elle, mon immortelle !

Les marais de l'enfer m'enlisent dans leurs glus.

NÉERE

Je ne te comprends pas!

ARCHIS

Tu ne te souviens plus!

(Il va à la fontaine )

Maudite soit cette eau qui lisse de sa moire

Infernale un suaire aussi pour la mémoire!...

(Il revient à elle.)

Pourquoi m'as-tu quitté pendant que je dormais?

0 mon unique amour, me voilà désormais, .

Triste époux oublié, comme la fleur avide

Du papillon nouveau dont sa corolle est vide.

Pourquoi nous désunir en face du trépas!

Rajeunir? Je t'aimais, tu ne vieillissais pas !

NÉÈRE

Vieillard, trêve à ce jeu, c'est méprise ou gageure.

Je ne suis pas ta Daméta, je te le jure,

Et la folle Arachné dans la vapeur des eaux

De quelque illusion te brode les réseaux.

Ton rêve continue ou ta paupière cille !...

ARCHIS

Et qui donc serais-tu ?... Nous n'avons pas de fille.

Nulle autre n'a tes yeux et personne ta voix.

Est-ce que Jupiter fait Daméta deux fois !

C'est toi dont j'ai levé les voiles à Corinthe !

J'irais, et sans tenir le fil du labyrinthe,

Dans les moindres sentiers pour moi sans nouveauté

Qui forment le jardin secret de ta Beauté.

0 mensonges perdus de la femme infidèle !...

Si tu n'es qu'un portrait, où donc est le modèle ?

NÉ ÈRE

L'art d'Esculape a des simples pour ton démon... Je m'appelle Néère et j'aime Télamon.

(Elle s'enfuit.)

ARCHIS

Non, quel que soit le nom nouveau qui te décore, Reviens, l'époux pardonne et l'ami t'aime encore. Dainéta!... Ce n'est pas possible, je vois mal.

(Le berger revient.) Berger maudit, c'est toi qui me vaux tout mon mal ! Elle est femme, son crime inconscient t'incombe; Qui ne défaillerait où Daméta succombe?

Être éternellement jeune, belle, n'avoir Pour cela qu'à vider ce verre, et le savoir ! Ah ! tu l'as trop tentée !

LE BERGER

Il n'est peine sans cure ; La tienne est dans ton mal même, il te la procure.

ARCHIS Gomment?

LE BERGER lui tendant la coupe.

Remplis la coupe... et rejoins-la!

ARCHIS

Jamais.

On n'aime pas deux fois autant que je l'aimais.

(Archis sort.)

Page 1