‹ ThéâtreChapitre 10 sur 121 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

CLOTILDE. ÎIVA

EVA, entrant.

CLOTILDE

Oh ! toi ! viens ! (Elle l'embrasse à plusieurs reprises.) Tu es

belle, ma fille ! Te l'a-t-on dit quelquefois 1

Souvent, mère.

Et qui cela 1

EVA

CLOTILDE

ÉVA

Mais mon père d'abord : c'est son refrain accoutumé.

CLOTILDE

Ah ! oui, ton père !

EVA

Il n'arrive pas aujourd'hui. Je suis d'une impatience !

Mais il n'est pas cinq heures. Sois tranquille, l'exactitude est aussi la politesse des notaires. A cinq heures sonnantes, tu le verras entrer. D'ailleurs nous avons un invité, ce soir. Tu penses bien que ton père ne me le laisserait pas sur les bras.

ÉVA

Qui est-ce, dis ?

CLOTILDE

Ma chère enfant, il n'entre pas dans les habitudes de M. Mauvilain de me mettre au courant de ces sortes d'invitations. C'est probablement un de ses clients, un de ses amis de cercle, que sais-je? quelque chose comme ce gros magistrat de l'autre semaine qui parlait comme un réquisitoire. Telle est, en général, l'espèce de convive qu'il me ramène !... Il faudra même t'y faire, ma belle. Nous ne voyons pas d'autre monde depuis notre mariage.

ÉVA

Maman, j'ai idée que cette fois petit père nous ménage quelque surprise. Il m'a embrassée ce matin d'un certain air... Aimes-tu cela, les surprises, maman ?

CLOTILDE

Ton père ne m'a jamais beaucoup gâtée de ce côté. La surprise est une prévenance qui n'entre pas dans son caractère un peu... escarpé! D'ailleurs, je suis si accoutumée à lire dans ses yeux, qu'au premier regard je lui dirais le nom de son joujou.

ÉVA

Marnan, mais il me semble que dans ce cas-là, il y a double plaisir à laisser faire.

Est-ce une leçon, mademoiselle?...

ÉVA

Je t'ai encore fâchée, maman, je le vois bien. Voilà déjà deux fois que cela m'arrive. Je ne sais à quoi il tient que je dis souvent les choses les plus insignifiantes, et que tu me réponds comme si je t'avais offensée... je ne suis pas heureuse !

CLOTILDE

Ni moi, mon enfant ; je fais tout ce que je peux pour t'aimer et te prouver que je t'aime, et il me semble que je n'y réussis guère.

ÉVA

Oui, tu m'aimes, mais point comme je le voudrais... Au sortir du couvent, je me faisais une fête de te conter tous mes petits chagrins, tous mes petits secrets... on en a toujours quelques-uns. C'est si ennuyeux d'avoir sans cesse sous les yeux une grande religieuse, en guimpe noire, sévère, qui nous appelle : Mademoiselle, à qui on n'ose pas se confier, et qui vous oblige à lui dire : Ma mère ! encore... Mais enfin on patiente ; on se dit : Encore un an, ou un mois, c'est selon, et je pourrai bavarder à mon aise. Je serai avec elle, ma mère, la vraie, et pour toujours ! Elle ne me mettra pas en pénitence pour avoir parlé chiffons. Aussi, comme je l'aimerai ! comme nous serons heureuses ! Est-ce que je te fâche encore, dis '!

CLOTILDE, émue.

Non, oh ! non ! tu me rafraîchis l'âme, au contraire ! Que ta voix est douce, mon enfant! parle encore, je t'en prie.

Je suis sûre, maman, que tu ne me connais pas encore. Tu me prends pour une petite pensionnaire ; mais je ne suis pas bête du tout.

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