SCÈNE VIII
Les Mêmes, ISOLE, puis. Tors, successivement.
ISOLE
Que se passe-t-il donc ?
BLONDEL
Un fait très simple, mon enfant. M. le duc essaie de te voler ton frère.
ISOLE
Le voler ?...
HONORÉ, du fond.
Chez nous on ne vole pas, maître fermier, on reprend.
BLONDEL, retenant Isole.
Reste, ta présence ici est bonne.
tre l'abbé.
HÉLÈNE, à Honoré .
Je vous cherchais, mon oncle. Est-il vrai que vous ayez offert ou promis ma main ;i ce jeune homme, s'il acceptait de porter le nom de notre famille?
Parfaitement vrai. Et je lui réitère ici, publiquement, mon offre et ma promesse.
HÉLÈNE
M'est-il permis de vous demander si vous m'avez consultée ?
HONORÉ
Je t'ai consultée. L'abbé m'en est témoin. Philippe d'Argeville répond exactement, et sur les moindres points, au portrait que tu nous as tracé du mari idéal d'Hélène.
HÉLÈNE
Soit. Mais je ne vois personne ici qui porte le nom que vous venez de prononcer.
HONORÉ, a Philippe.
Répondez, monsieur.
BLONDEL
Réponds, mon enfant. Un jour tu m'as demandé l'occasion de me prouver ta tendresse. Je te l'avais promise. La voilà.
PHILIPPE, a Isole.
Parle pour moi, Isole. Je ne vois plus rien dans mon cœur.
ISOLE
Mon frère, je suis une pauvre fille très simple, el je n'entends rien à ce qui se passe. Mais je sais que je suis ta sœur et que je ne m'appelle pas Isole d'Argeville.
Ahçà! mais ne dirait-on pas que je propose ici des marchés honteux ? Si parmi les noms portés par de grands Français, illustrés par des braves, et salués par le respect universel, il en est un qui vaille le nom d'Argeville., priez votre père de vous le citer. Je l'apprendrai moi-même avec plaisir.
BLONDEL
Le mien par exemple. Et sur ce terrain encore je suis prêt à vous suivre, si vous voulez.
HÉLÈNE, à l'abbé.
Que dit-il, mon oncle?
L'ABBÉ, à Hélène.
Écoute cet honnête homme.
HONORÉ
Votre nom? Le nom de Blondel? (n s'assied ) L'abbé, enseigne. donc à ton élève ce que c'est que l'histoire d'une famille qui depuis dix siècles se confond avec celle de la patrie, et qui lui emboite le pas.
BLONDEL
Il le sait. Mais il sait aussi ce que c'est qu'une race qui depuis quatre mille ans travaille à l'histoire de l'humanité, et qui ne fait qu'entrer en besogne ! Mais j'en dirais trop ou trop peu et je ne suis pas grand clerc. . . c'est lui, mon fils, qui expliquera cela à vos enfants.
HÉLBSTE, allant à lui vivement.
Parlez, monsieur, je vous en prie.
BLOXDEL
Vous le voulez, mademoiselle. Eh bien, soit. Vous êtes tous là, à me disputer mon enfant, comice si ce que vous lui offrez était aussi beau que ce que je lui donne. Des aïeux, à lui ? Mais eâ le gênerait ! C'est lui qui est un aïeul, le cher garçon! Nous voulez donc l'accabler sous votre nom tout fait, et qui pèse quatre siècles ? Estce lui vouloir du bien que de lui centupler le fardeau de la vie '? Un nom, mais c'est tout justement une chose qu'on se taille soi-même, à la pointe de l'épée, dans la mêlée humaine. Le temps est venu où il faut donner de sa personne et non pas de la personne des morts. Vous voyez, j'exprime mal ce que je pense.
HONORÉ
Vous l'exprimez fort bien, au contraire. Xos tribuns ne diraient pas mieux.
BLONDEL
A quoi servent-ils aujourd'hui, ces noms historiques, dont vous êtes plus fiers que dignes ? A couvrir des incapacités. La reconnaissance de la patrie pour les hauts services de vos pères est une dette payée. Elle ne peut pourtant pas durer toujours, et c'est en avant que l'humanité marche. A des hommes nouveaux il faut des noms nouveaux. Les vôtres sontpérimés. Renouvelez les vôtres si vous voulez faire partie de cette élite du travail, qui sera, je vous le dis. l'aristocratie de l'avenir.
HONORÉ, u l'abbé.
Marquis, nous avons eu raison de leur apprendre
312 THÉÂTRE D'EMILE BEHGEKAT
à lire. Et cette aristocratie nouvelle, où la recrutezvous ?
ÇLONDEL
Comme l'ancienne, monsieur, parmi les braves. Si les ennemis ont changé, le combat dure toujours. Nous avons nos croisades et nos Sarrasins, si la liberté est notre Saint-Sépulcre. Oui, mademoiselle , des braves aussi. Les braves de la tache, du droit, de la famille, de tous les devoirs, les héros du pain quotidien. L'humanité, monsieur le duc, n'a vraiment que son roman. Mais sa vraie histoire personne ne l'a écrite, car elle n'est pas « amusante » ! Ce serait celle de la vie régulière des hommes obscurs, celle des actes sans gloire du labeur, celle de ce courage social qu'a la masse de vivre et de mourir selon les lois de la patrie, l'histoire de la foule noire. Celle des historiens n'enregistre que les exceptions brillantes du crime ou delà vertu. Mais l'héroïsme anonyme, qui n'est récompensé ni sur la terre, ni dans les deux, l'héroïsme quotidien du devoir, de la famille, de la conscience, il n'a ni Bossuets ni Michelets celui-là ! Hélas! quels Achilles. quels Hectors cependant! Ils prennent Troie tous les jours. Ils sont corps à corps avec la destinée, dans une mêlée sans repos, éternelle ! Mais je vous le dis, celte histoire est ennuyeuse ; les poêles la dédaignent. Vous imaginez-vous un Montesquieu écrivant ceci : « En ce temps-là, un tel vécut quatre-vingtsept ans sans transgresser aucune loi naturelle ou sociale. » Qui, un tel ? Mais mon père, par exemple, mon bon seigneur. Quentin Blondel, voilà tout. Ça ne représente rien à l'imagination, et pourtant vos grands hommes sont petits auprès de ce vieillard qui dort dans l'herbe, sous une pierre blanche comme sa vie ! Nous sommes des millions comme cela, mademoiselle.
Ah ! ces tenants des pactes sociaux, corps à corps avec la rude vie, les rudes lois, l'indéracinable iniquité, c'est avec votre cœur, jeune fille, que je vous invite à les juger.
H8N0RÉ, se lovant.
Brisons là.
BLONDEL
J'ai fini. (Prenant Philippe par la main.) Toi, tu es libre. Fais ton choix.
PHILIPPE, à Hélène.
Adieu, Hélène d'Argeville.
II sort avec Isole.
HllMiKK
C'est bien, mais tout n'est pas fini entre nous, maître fermier.
BLONBEL J'attendrai.