SCÈNE PREMIÈRE MARIE, L'ABBÉ, puis BLONDEL
L'ABBÉ, tisonuanl.
As-tu encore un fagot, Marie? je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, je gèle. Et puis ces hurlements de chiens, c'est sinistre... Si j'étais superstitieux, je croirais que l'un de mes paroissiens est en train de trépasser,
broumm ! (Marie met des broussailles au feu.) Ah! merci, ma
bonne servante ; quelle sombre journée d'automne !
MARIE
La bise est nord-est, ceux qui sont en mer doivent pâtir. Où est-il en ce moment, mon pauvre cher homme ?...
Bonne femme !... Les damnés chiens! Vous tairezvous, vilaines bêtes !... Quelle heure peut-il bien être '!
MARIE
Vous avez encore laissé arrêter votre horloge ? Deux
heures viennent de sonner chez les dames Carmélites.
L'ABBÉ
J'ai donc une heure avant l'arrivée d'Hélène. Elle m'a prié de l'attendre à trois heures, et d'être seul. Ainsi, Marie, je m'enferme, je n'y suis pour personne. Écoute donc, on marche dans le jardin, (u ouvre la porte.) Qui est là.
Blondel paraît.
BLONDEL
C'est moi, monsieur le curé !
Marie sort.
L'ABBÉ
Entrez, mon bon ami. Mais qu'est-ce que vous avez ? vous êtes décomposé ?
BLONDEL
Hormisdas est mort !
L'ABBÉ
Sans sacrements '? Ah! l'imbécile!... Pardon, Blondel, avait-il au moins quelqu'un à son chevet? Pourquoi ne pas m'avoir appelé ? je suis là pour ça!...
La mort a été subite. On vient de le trouver raide dans son cellier, sur un lit de pommes. Deux dames du couvent le veillent.
L'ABBÉ
Que Dieu le rattrape au vol, le pauvre diable ! Je dirai demain ma messe pour lui. C'était le plus ancien du pays, moi je viens après, et puis c'est vous !
BLONDEL
Je subviendrai ou plutôt Philippe subviendra aux frais
de l'enterrement. Horniisdas était son parrain, c'était avec Isole la seule famille qu'il eût au monde ?
L'ABBÉ
Eh bien, et vous ?
HLOTTOEL
Moi, monsieur le curé ? Mais je ne suis pas le père de Philippe, vous le savez bien !
L'ABBÉ
Bon ! c'est tout comme. L'an prochain, à pareille époque, vous l'aurez adopté, lui et votre bonne petite Isole!
BLQ3QMSL
Qui sait ?
L'ABBÉ
Comment, qui sait ? Ça ne fait pas l'ombre d'un doute; l'épreuve d'hier est concluante. Si Philippe avait dû renoncer à votre nom pour en prendre un autre, l'occasion lui était belle. Honoré ne lui a pas mâché l'offre du nôtre !
BLONDEL, à part.
Sait-il. ou ne sait-il pas '!
L'ABBÉ
A moins, cependant. Blondel, que ce soit vous qui ne veuilliez plus de lui. Pourquoi donc me regardez-vous comme ça ?
BLONDEL
Mais je suppose que d'ici à un an, aujourd'hui, par exemple, ou demain, le vrai père de Philippe se présente à son fils, et s'en fasse reconnaître.
L'SBBÉ
Quel vrai père, mon bon ami '?
BLONDEL
1 y a des morts qui ressuscitent, monsieur le curé !
L'ABBÉ
On n'en a point vu depuis Jésus-Christ, de sérieux, du moins !
BLONDEL
Cela dépend de quel tombeau. Ainsi, du tombeau du confessionnal, par exemple.
L'ABBÉ
Si vous saviez encore votre catéchisme, Blondel, vous n'émettriez pas de pareilles énormités... c'est absurde. Tenez, parlons bon sens. Comment voulez-vous qu'un pauvre prêtre qui depuis quarante ans, en entend tous les jours à affilée, de toutes les couleurs, et des mortels, et des véniels, et des douteux, comment voulez-vous qu'il arrive, je ne dis pas à se souvenir, mais à s'y reconnaître, dans ce chaos abominable ! C'est toujours la même chose, il n'y en a pas de nouveaux. Mais le bon Dieu, lui-même, avant de recevoir Hormisdas dans son saint paradis, viendrait en personne se renseigner ici sur les péchés de cette pauvre âme, que je ne pourrais pas lui en citer la moitié d'un... C'est bon pour les jésuites, de prendre des notes!
BLONDEL
Il y a des confessions plus intéressantes les unes que les autres!
L'ABBÉ
Ah ! je vous garantis que non, par exemple!
BLONDEL
Les confessions générales, in extremis ?
L'ABBÉ
D'abord, on n'en entend pas un mot. Et puis, nous ne sommes pas des notaires, nous ne faisons pas bavarder les moribonds, nous les envoyons à Dieu sans phrases!
BLONDEL
Ainsi, vous ne vous souvenez d'aucune confession, vous, monsieur le curé ?
L'Ai;; D'aucune, je ne le peux pas.
BLONDEL
Même de celle que vous avez reçue de Denise, ma femme, à son lit de mort?,..
L'ABBÉ
Même de celle-là !
BLQKBEL Vous me le jureriez sur l'Évangile ?
L'ABBÉ
Parfaitement !
BLONDEL
Et sur votre honneur de gentilhomme ?
L'ABBÉ
Aussi.
BLONDEL Je vous demande pardon, monsieur l'abbé...
L'ABBÉ
Mais pas du tout... Seulement, en voilà assez pour
aujourd'hui. Il faut que j'aille tinter le glas pour Hormisdas... je n'ai pas de vicaire, moi !
BLONDEL
Puis-je vous rendre ce service?... je passe devant l'église?...
L'ABBÉ
Eh bien, c'est cela... J'attends ma nièce... Mais non, il y a un rite. Vous seriez capable de tinter l'incendie. J'irai moi-même. Merci ; à demain !
BLONDEL
A demain !... Me voilà plus tranquille !
Exil Blondcl