‹ ThéâtreChapitre 110 sur 121 · SCENE III L'ABBÉ. HONORÉ · texte numérisé non relu

SCENE III L'ABBÉ. HONORÉ

HONORÉ Pourquoi pleures-tu, Michel ?...

C'est une douleur de prêtre, c'est entre Dieu et moi. Qui t'amène ?

HONORE

Tu vas le savoir.

L'ABBÉ

Sera-ce long ?

HONORÉ

Oui!

L'ABBÉ

C'est que je dois aller sonner le glas à l'église.

HONORÉ

Qui donc est mort ?

L'ABBÉ

Hormisdas !

HONORÉ

Sang de Dieu ! J'allais aussi chez lui...

L'ABBE

Trop tard, si tu avais à lui parler !... Les chiens hurlent, je vais les faire taire avec ma cloche. Laisse-moi sortir !...

C'est à la mort de notre famille, que les chiens hur lent, mon frère, à moins que tu te décides à la laisser vivre. Ah ! reste ! cela en vaut la peine, je le le jure. Tu as assisté hier à la victoire du fermier. Philippe nous échappe et cependant il aime Hélène et Hélène l'adore. Au reste, la question n'est plus là. Qu'ils s'épousent ou non, cela importe peu pour le moment. Leur amour était surtout pour moi un moyen d'arriver plus vite à mon but. S'ils sont trop fiers tous les deux pour se sacrifier leurs devoirs, tant pis pour eux. Passons à notre suprême ressource. Dis un mot et Philippe nous reste !

L'ABBÉ

Je t'écoute avec soin et je ne comprends que la moitié de ce que tu me dis. Il ne dépend pas de moi de décider ce garçon à accepter ce dont il ne veut pas. Je ne suis que son vieux maître, et mon influence ne vaut pas un sourire d'Hélène.

BONORÉ

Est-ce que vraiment, l'abbé, tu ne comprends pas '.' Nous périssons, marquis d'Argeville. Le Dieu que tu sers ne peut pas l'ordonner de laisser crouler la maison dont tu es. Tes papes et tes conciles t'absoudront. Il y a cas d'exception. Parle.

L'ABBÉ

Le chagrin t'a-t-il démente, Honoré"?... tu m'épouvantes, avec mes conciles et mes papes '?...

HONORÉ

Ah! je vais trop vite, aussi. Je ne me possède plus. Ecoute, frère, depuis cette fête à la ferme j'ai un soupçon terrible. Il me dévore. Je dois devenir fou en effet, car c'est de la folie, ce que je vais te dire : N'as-tu pas été frappé de la ressemblance extraordinaire qu'il y a entre Philippe et notre mère, oui, la duchesse douairière qui dort sous ton autel et qui écoute ce que tu vas me répondre ?

L'ABBÉ

Tout est possible, mais il serait étrange que le fils de Denise Givron...

HONORÉ

Denise Givron a été ma maîtresse !

Et tu le dis '?

UABBE

HONORE

Oh ! j'en dirais bien d'autres, dans l'état où je suis ! Dieu m'est témoin, cependant, que je n'aurais point troublé ta quiétude. Je respecte l'habit que tu portes et les devoirs sacrés auxquels il t'oblige. Mais il n'y avait que trois hommes qui pussent me sortir de cette angoisse et m'armer pour la défense de mon nom : Blondel, qui l'attaque, Hormisdas, qui est mort, et toi ! Je suis donc forcé de m'adresser à toi !

L'ABBÉ

S'il m'est humainement possible d'aider au bonheur de ces enfants, je t'aiderai, puisqu'ils s'aiment !

HONORÉ

Bien ! Philippe est mon fils, n'est-ce pas ?

Il serait donc mon neveu?... Je l'apprends de toi !...

HONORÉ Mais tu as confessé Denise au lit de mort?...

L'ABBÉ

Oui, eh bien?

HONORÉ

Eh bien! Elle te l'a dit?...

L'ABBÉ

Pardon, Honoré, est-ce le confesseur, que tu interroges ?

HONORÉ

Qui veux-tu que ce soit?

L'ABBÉ, place un crucifix entre lui et Honoré.

Alors, on ne passe pas !

HONORÉ

Ah! elle a donc tout tué en toi, celte soutane? le gentilhomme, le frère et l'oncle!... Notre père le disait souvent : « Michel, il n'est pas des nôtres ! » Il disait vrai!... A trente ans de distance, je reconnais encore l'esprit d'opposition qui t'a fait prêtre. Aie pilié, Michel, c'est ton neveu!... Qui saura que tu me l'as avoué ?... Personne ! Je souffre, mon frère, et je le

fais souffrir ! Il est mon fils ! (L'abbé marmotte des lèvres une

antienne.) Enfin, lais-se-moi espérer seulement!...

L'ABBÉ

Non possumus!...

Voyons, c'est à l'homme que je m'adresse, mainte-

nant rien qu'à l'homme, au Français, si tu veux?... D'autres familles peuvent être condamnées, mais la nôtre!... Nous aurions servi pendant tant de siècles notre pays, notre Dieu... ton Dieu... sans forfaiture; nous nous serions transmis de pères en fils des leçons toujours obéies et toujours enseignées, de fidélité, de bravoure et d'honneur ; nous aurions été au premier rang d'une noblesse sans égale dans l'histoire, présents à toutes les luttes généreuses et fières, à tous les combats d'indépendance, pour que tout cela s'anéantît entre les mains d'un paysan et parce que, sur trois héritiers du nom, l'un est mort, l'autre est prêtre et le troisième n'a eu que de tristes amours !... Allons donc ! tu ne le crois pas ? Si le Dieu que tu sers est capable d'une telle ingratitude, qu'est-ce que tu fais à son aulel ?

L'ABBÉ

Il est mort pour nous, Honoré !

HONORÉ

A Jérusalem, oui ; mais il me semble que nous le lui avons largement rendu ! Si les croisades ne valent plus à présent une confession de Normande, je demande qui nous juge? Dis-moi la vérité, mon frère, dis-la moi! (Silence tie l'abbé.) Prends garde!... tu me connais! tu sais comment je veux, quand je veux... Je suis du côté de Guillaume d'Argeville, qui fut à Crécy, et qui ne comprit jamais où commençait la fin d'une bataille...

L'ABBÉ

Moi, je suis du côté de Tristan d'Argeville, prisonnier des Anglais, qui se coupa la langue avec les dents pour ne pas trahir son roi. Mes dents sont encore bonnes !

Alors, pourquoi l'as-tu élevé'?... Pourquoi as-tu renoncé tout d'un coup, il y a juste vingt ans, au plus brillant avenir ecclésiastique, pour venir t'enterrer dans ce trou de village, afin d'être près de lui? Pourquoi tout à l'beure encore, sanglotais-tu sur ce prie-Dieu ?... Parle, va, car ton silence même te Irabit, pauvre homme !

L'ABBÉ, cou|ic: le porte-plume avec les dénis, cl le monlre à Honoré.

Tu vois, elles coupent encore !...

HONORÉ

C'est bien ; assez. Je sais ce qui me reste à faire... adieu ! (Entre Philippe.) Vous venez à point nommé, mon enfant !

L'ABBÉ

Philippe ! Ah ! mon Dieu ! que va-t-il lui dire ?

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