‹ ThéâtreChapitre 27 sur 121 · J A COU ES · texte numérisé non relu

J A COU ES

L'honneur d'abord.

MAI/VILAIN

L'honneur vous défend de m'expliquer pourquoi , après avoir été reçu chez moi comme l'enfant de la maison ; après avoir renouvelé à ma fille tous vos serments d'amour ; après avoir pendant une demi-heure causé avec moi de bonne amitié, vous profitez d'un moment, où je vous laisse seul, pour vous esquiver, sans dire adieu, sans prévenir, sans même attendre ma femme pour la saluer ? Si l'honneur vous défend de m'expliquer cela, je vous demanderai où vous prenez cet honneur-là ?

JACQUES

Je ne dirai plus rien, monsieur.

MALVILAIN

Est-ce que vous êtes fou?

JACQUES

Ah! je vais le devenir assurément.

BIAUVILAIN

Vous avez une maîtresse qui s'oppose à votre mariage ?

j a cou ES Eh bien oui, c'est cela; elle s'y oppose.

MAUVILA1N

Où demeure-t-elle ?

JACQUES

Mais, monsieur!...

M Al" VILAIN

Puisque vous ne l'aimez plus.

JACQUES

Si, je l'aime encore.

MAUVILAJN

Et ma fille ?

JACQUES

Ah ! mon Dieu, je ne sais même pas mentir.

MAUVTLAIN

Ce n'est pas cela. Alors, qu'est-ce '? Miséricorde ! parlez donc.

JACQUES Non, jamais ; non.

M AL' VILAIN

Vous êtes bien monsieur Jacques Cerny, le même que j'ai embrassé tout à l'heure, en lui disant : Je vous donne ma fille unique?

JACQUES Ah ! monsieur!...

MALVILAIN

Eh bien, si vous êtes ce même jeune homme, je ne bougerai pas d'ici avant d'avoir obtenu votre explication... Mais puisque vous l'écriviez à ma fille, cette explication, vous me la devez doublement à moi son père. Votre lettre devait tomber entre mes mains, monsieur.

JACQUES

Vous n'y auriez pas lu la vérité, monsieur.

MAUVILAIX

Cela est possible! j'ai bien cru l'entendre le jour où •vous lui avez dit que vous l'aimiez. Pourquoi donc ditesvous que vous ne savez pas mentir?

JACQUES

Je donnerais ma vie pour elle ; mais il eût mieux valu que j'eusse menti, en effet.

MATTvTLÀIN Donc, vous l'aimez ?

JACQUES

Hélas ! de toute mon âme !

MAUVILAIX

Eh bien, je vous arracherai les mots. Savez-vous ce que c'est qu'une fièvre cérébrale ?

JACQUES

Ah ! Êva !

MAUVILAIX

Oui, Éva ! Voilà l'effet qu'il est en train de produire, votre départ ! A l'heure qu'il est, elle est étendue dans son lit, elle délire ; elle vous appelle... Moi je ne suis plus que le second dans son cœur. Voilà comme elle vous aime, elle, à en mourir. Nous allons voir de quelle sorte est votre amour à vous.

JACQUES

Ah ! tuez-moi, monsieur, mais ne me torturez pas ainsi.

MAUVILAIX

Eh bien, malheureux, dites quelque chose.

JACQUES Je n'ai rien à dire, vous le voyez bien, rien.

MALVILAIN

Mais si, dites quelque chose. Est-ce mon honorabilité que vous soupçonnez ? Ma vie, voulez-vous la connaître ? en deux mots : c'est ma fille. Est-ce ma femme? vous retirez-vous devant une calomnie ?

JACQBES

Oh ! pas cela, par pitié !

M AL VILAIN

Pourquoi donc? Monsieur, je connais le monde, et chacun a sa croix ici-bas. Mais ma femme est une honnête mère , croyez-le bien ; si elle ne l'était pas, elle n'habiterait pas sous le même toit que mon enfant. Tenez, je suis sur maintenant que votre rupture vient de là (Mouvement de Jacques) , car c'est une rupture évidemment. D'ailleurs, moi aussi je vous dois une explication, et je ne vous la ferai point attendre. Si depuis notre retour d'Italie je ne vous ai pas présenté plus tùt à Mme Mauvilain. vous avez eu tort d'en conclure... ce que vous en concluez. La vérité est que je craignais pour vous le caractère hautain de ma femme. C'est un caractère entier et qui ne sait rien faire à demi. Si vous lui aviez déplu, elle vous l'aurait montré dès l'abord ; vous auriez pu vous rebuter, vous retirer peutêtre, et ma fille en serait morte... vous voyez... D'ailleurs, je vous l'avoue : les apparences peuvent donner lieu aux interprétations mauvaises; il est malheureusement évident que Clotilde ne m'aime pas... J'espère, monsieur, que vous allez me tenir compte de ceci, et que vous échangerez votre secret contre le mien.

JACQUES

Je vous jure, monsieur, que je n'ai jamais eu les idées que vous me supposez.

MAUVILAIN C'est tout? vous ne direz rien, alors? Ma pauvre Eva ! — Depuis quarante ans que j'assiste aux honteuses comédies de la vie, je n'ai encore rien vu d'aussi lâche que votre conduite, jeune homme. Ah! Dieu! mais j'ai eu vingt ans, moi aussi ! J'ai été si malheureux que la fièvre et la faim laissaient à mon cerveau monter tous les vertiges du crime... Je m'y reporte en frémissant à ces heures-là ; je m'y reporte pour vous comprendre, et je ne vous comprends pas ! Si vous êtes un voleur, dites-le; un meurtrier, dites-le ! mais ne laissez pas une pauvre petite fille mourir entre les hras d'un père désespéré, d'un homme qui n'est coupable que de vous avoir aimé à travers le cœur de son enfant... Et si vous devez aller au bagne, allez-y, mais parlez, parlez, parlez !...

JACQUES

Oh ! le bagne ! le bagne ! qu'est-ce auprès de cette torture *? Mais je m'arracherai plutôt la langue.

HAUVILA1H

Tenez, vous aurez raison, car vous buvez la honte jusqu'à la lie ! Et dire que pour de telles infamies ils n'ont rien trouvé de mieux que leur stupide duel ! Dire que je vais être forcé , moi, pauvre brave homme, éperdu de douleur, de m'aligner avec ce gredin, et de mettre tout Paris dans le secret de l'insulte qu'il me fait.

JACQUES

Vu. duel avec vous ! oh ! jamais, jamais.

82 THÉÂTRE D'EMILE BEItGERAT

MAIY1I.AIN

Eva n'a pas de frère, monsieur, et je n'ai pas de fils.

JACQUES

Vous me tuerez si vous voulez, mais je ne me battrai pas avec vous.

MAIYII.ALN

Pourquoi donc cela ? parce que j'ai quarante-cinq ans, que je suis notaire et père de famille '.' Parce que vous me jugez incapable de tenir un sabre ou un pistolet, et que vous sentez la bonté de vous mesurer avec un tel adversaire ? Tant pis pour vous, monsieur, vous digérerez encore cette honte-là. Je n'ai pas le cboix des moyens avec vous, et la loi ne m'en donne aucun pour vous extorquer votre secret. Nous nous battrons comme dans les casernes, et vous ne me tuerez peut-être pas, allez !

JACQUES

J'ai dit : jamais!

MAIYII.ALN'

Ah ! mais, je vais vous y forcer, voilà tout.

Ne faites pas cela, mon Dieu ! au nom de votre fille, monsieur, ne me frappez pas.

MAI VILAIN

Au nom de ma fille, parlez, ou je vous frappe. — Non '! u le soufflette.) Vous vous battrez, maintenant.

•ulïlel. Clolilde el Rose sonl -m-iie* p;ir Ki porte de la bibliothèque : mais Ruse ci rejeté Clolilde dans l'intérieur, elle se trouve seule en seèllc

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