‹ ThéâtreChapitre 30 sur 121 · SCENE VII JACQUES. CLOTILDE · texte numérisé non relu

SCENE VII JACQUES. CLOTILDE

CLOTILDE

Il sait tout. Il va revenir.

Ah ! madame, vous vous êtes perdue, en venant ici !

CLOTILDE N'est-ce pas ?

JACQUES

A moins que vous ne puissiez arriver avant lui ; mais c'est impossible.

CLOTILDE

Ce ne serait point impossible, si je voulais.

JACQUES'

Ah ! partez.

CLOTILDE Mais, je ne veux pas. Éva ne mourra pas ; le médecin l'a déclaré ; mais la maladie est grave.

JACQUES

Hélas !

CLOTILDE

C'est moi qui mourrai.

JAI QUES Vous, pourquoi ?

CLOTILDE

Et vous! car vous allez vous tuer, évidemment!.'.. vous allez vous tuer, n'est-ce pas? Vous voyez bien, je n'ai plus rien à faire en ce monde.

JACQl I -

Mais votre mari ?

CLOTILDE C'est vous qui m'en parlez ! Et puis, je le débarrasse !

JACQUES

Et votre fille, madame?

CLOTILDE

Est-ce qu'elle m'aime?... D'ailleurs, elle aura son père ! Enfin, vous voyez bien que je veux mourir, puisque je suis ici.

JACQl ES

Pauvre Eva !

CLOTILDE

C'est elle que vous plaignez ! ah ! oui ! je comprends ! C'est une chose étrange que le cœur des hommes ! Vous rencontrez une femme qui vous plait, vous lui faites la cour, vous lui jurez un amour éternel ! Elle vous croit, naturellement. Une autre passe, vous recommencez, comme vous distribueriez les fleurs d'un bouquet... Et vous vous étonnez ensuite qu'on veuille mourir ? De quel droit nous aimez-vous, si vous ne devez plus nous aimer? Que t'ai-je fait, moi ? n'étais-je pas tranquille, sinon heureuse? Pourquoi m'as-tu dévoyé ma vie ? Qui t'a permis de ne plus m'aimer quand je t'aime encore ?

JACQUES

Vous ! Ah ! voilà le dernier coup !

CLOTILDE

Il ne le craignait même pas !

Ce n'est pas vrai ! vous n'y songez pas ! Mais c'est affreux, cela !

CLOTILDE

Pour crni ? — T'en plaindras-tu sans avouer que tu as menti, quand tu m'as juré ton amour éternel ? De quel métal crois-tu donc que soit pétri le cœur des femmes ? Tu souffrais ! tu pleurais ! tu dépérissais ! tu me poursuivais de tes regards enflammés ! tu m'étourdissais de tes désirs embrasés ! j'entendais ton cœur battre dans ta poitrine ! je te voyais frémir de la tête aux pieds, lorsque ma robe frôlait ta main!... Mais tu aurais été le dernier des misérables que je t'aurais aimé rien que pour ta souffrance !... Et il y a des gens qui nous appellent malhonnêtes femmes! Que sont donc celles qui résistent à cela ? De quel nom les flétrir ces êtres inhumains qui ne sentent pas leur âme s'échapper sous le regard ardent de l'homme qui aime?... Va, tu peux aujourd'hui le renier, cet amour-là ; mais j'ai connu le ciel le jour où j'en suis tombée pour toi.

JACQUES Ah ! mais, où trouvez-vous la force de me parler ainsi ?

CLOTILDE Où je la trouve? C'est tout simple : je t'aime. Je ne finirai jamais de t'aimer : je n'ai jamais aimé que toi. On demande souvent : Où sont les femmes qui n'aiment

qu'une fois et jusqu'à la mort? Eli bien, en voilà une. Tu as été pour moi plus que mon père, plus que ma mère, plus que mon enfant; tu as été l'homme de mon choix. Les femmes seules savent ce qu'il y a pour nous dans ce mot-là. Je suis allée à toi sans pouvoir m'en défendre, sans vouloir m'en rendre compte, et véritablement comme la source à la mer. Ah ! tu croyais peut-être que quatre mois de séparation auraient brisé cette destinée-là! Moi aussi, je l'ai cru! chaque jour je recommençais l'épreuve. Je reprenais tes lettres une à une, je les relisais, la main sur le cœur, et les battements augmentaient toujours. J'en serais morte, si tu n'étais pas revenu ! Mais tu es revenu ! Tu ne pouvais pas ne pas revenir ! car je t'attendais, car Dieu est juste, puisque je t'aime !

.1 Ai QDBS

Mais qu'ai-je donc, moi? Je vous écoute!... Ah! laissez-moi, laissez-moi ! Il est pourtant des choses que je ne peux pas vous dire, et j'ai peur de moi-même.

CLOTILDE

Tu peux dire que tu ne m'aimes plus. Jacques, mais tu ne diras pas que je ne mérite plus d'être aimée !

JACQUES

Ayez pitié de moi, Clotilde. Dans l'état où je suis, le plus honnête homme peut devenir infâme... Voyez, je tremble de la tête aux pieds !

CLOTILDE

Eh bien, écoute. Mon mari sait tout : en ne me

voyant pas auprès d'Eva, il a tout compris. Nous

sommes perdus, toi et moi ; mais nous pouvons nous sauver encore !

JACQUES

Ah ! comment !

CLOTÎLDE

Rien n'est changé ici, et ces quatre mois d'oubli n'ont été qu'un mauvais rêve! Nous voilà tous les deux, comme autrefois, assis en face l'un de l'autre, isolés du reste du monde. Ce n'est plus pour nous que sonnent les heures ! ce n'est plus pour nous que passe la vie. . . Donnemoi tes mains, laisse-moi te regarder... je t'aime... ne me réponds pas si tu veux... mais laisse-moi te le dire..! Mourir à deux, ce n'est pas mourir... Est-ce qu'on meurt ici dans cette chambre qui est la tienne, la nôtre, au milieu de tous ces témoins de nos serments... Oui, mes amis, me voilà revenue, et pour toujours... nous ne sortirons plus d'ici... Ah! mon bien-aimé, mon bien-aimé, l'amour, la mort !...

.1 M. m L'ES

Ah ! comme vous vous jouez de mon vertige !

CLOTILDE

Lâche ! tu l'aimes encore, voilà pourquoi tu ne veux pas mourir.

JACQUES

Vous m'appelez lâche, vous aussi !

CLOTILDE

Non, non, tu as raison, pas la mort, la vie! Il faut vivre ; il faut nous aimer. Viens, fuyons, Jacques... Toi, tu n'es pas coupable! Tu ne savais pas que je fusse sa femme... C'est moi qui t'ai trompé ! Il n'est pas juste que tu souffres de mon crime ! Tu es noble toi, et bon. Et il t'a souftleté ! C'est assez de châtiment ! Il t'a

souffleté, mon Jacques... Le monde ne peut pas en demander davantage ! oh ! cette injure, je veux la laver de mes larmes, l'effacer de mon sang. Viens. Le monde est assez grand pour cacher deux âmes comme les nôtres. Nous irons dans cette Italie que tu aimes...

Oh ! non, pas l'Italie.

CLOTILDE

Où tu voudras, peu importe. Pourvu que nous soyons ensemble! Avec toi tout me sera beau, car je t'aime, et je n'y veux pas autre chose que toi ! (Elle l'enlace )

JACQUES

Après tout, ce n'est pas ma faute, elle a raison. Le courage humain a des bornes ! Et puis, que faire '.' Impuissant à sauver la fille, flétri par le père, où me montrerai-je avec ce soufflet dont je ne puis laver l'injure ? Mes amis me tendront-ils la main ? nui me croira innocent? Est-ce que le monde prend la peine de s informer des choses ? Qui lui dira la vérité, d'ailleurs ? Les martyrs sont des dupes, dit-il ! Allons, j'ai vingtcinq ans, et ma vie est perdue. Déshonneur pour déshonneur, je sauve encore quelqu'un qui m'aime... cela n'est pas sans grandeur !... Dieu me jugera enfin !... Partons, mais tout de suite, oh ! tout de suite !...

CLOTILDE

Ah ! tu m'aimeras encore !

JACQUES On devient méchant, à force de souffrir ! (Il sonne. CLOTILDE

Pourquoi donc sonne s- tu '.'

PËHE ET MARI 93

JACQUES Mais je ne sais... ma vieille nourrice... pour l'embrasser !...

(Entre Rose.)

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