ASTON
Tout et rien, c'est un de ces personnages contre les-
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quels il est impossible de formuler aucune accusation directe, mais que la conscience publique rejette.
BANDR1LCE
La conscience publique a contracté là une maladie d'estomac bien étonnante. Je lui ai vu avaler des montagnes, à la conscience publique, avec leurs cavernes et les quarante voleurs aussi !
OLIVIER
Il y a un fait certain, c'est que ce monsieur n'exerce aucun métier reconnu ; qu'on ne lui sait pas de fortune et qu'il vit sur le pied de cent mille francs par an. Il a huit domestiques dont un cuisinier de premier ordre, une galerie de maîtres modernes que j'ai vue, et que je vous souhaite. Il n'a de crédit nulle part et on ne lui sait pas de dettes. Expliquez cela !
BANDRILLE
Et vous refusez de saluer un tel homme ! Parce qu'il aurait dédaigné d'expliquer à son siècle les moyens qu'il emploie pour le dompter, vous vous permettez de contester ses moyens ? Vous aboyez derrière ce char triomphal, obscurs blasphémateurs ! Mais que deviendrionsnous s'il fallait justifier de son génie et de sa destinée? Voilà un homme qui, d'un coup de baguette, vous fait surgir des millions, de jolis millions roses, qui vous crée des palais féeriques et vous y donne des fêtes que Watteau n'a pas rêvées eL vous n'êtes pas satisfaits ! Vous voulez savoir de quel droit on vous charme! vous demandez à quel arbre a été cueillie la baguette! vous voulez voir le creuset du magicien et pénétrer dans les cercles d'Hermès !... Alors parce que vous n'aurez pas vu, de vos yeux, votre épicier casser son sucre lui-
même, vous lui contesterez ses droits à la richesse ! Est-ce que vous avez la prétention de tenir les livres du genre humain ?... Ah ! jeunes gens ! vous oubliez que le mystère est la pudeur de la fortune !
ENSEMBLE, riant.
Bravo ! Ah ! Ah !
/ JULES, à Sciiiion.
Il est en verve ce soir, nous allons nous amuser !
SCIPION, à Jules.
Poussons-le un peu. (Haut.) Le joli paradoxe !
BANDRILLE
Les paradoxes ne sont que des vérités surnuméraires qui attendent la place des lieux-communs, ces vieux chefs de bureau du ministère de la Routine ! Vous voilà là, un tas d'adolescents d'esprit qui faites les délices du monde savant; vos calembours reculent la limite de la langue, et vos mots épanouissent et salent les lèvres entr'ouvertes des hommes ! Mais ce qui fait de vous une génération... comment dirai-je ? transitoire, c'est que vous n'avez pas l'esprit de vos mœurs !
-i [PION
Cela, peut-être, fait honneur aux mœurs de noire esprit. Il est évident que M. Bosani, par exemple, a des mœurs plus spirituelles que les nôtres : le nabab en est la preuve.
BANDBJLLE
Raconte-la , ton histoire de nabab ; tu en meurs d'envie.
SCIPION
Vous avez vu au casino, ce soir, cette jolie brune.
ANGK BOSANI 135
dont la robe faisait émeute; comment la trouvez-vous?
BANDRILLE
Toutes les femmes sont belles, va !
SOPION
Il paraît que ce fut aussi l'avis de certain nabab, très parisien d'esprit, mais resté oriental, implacablement, dans ses façons d'agir avec les femmes... Peut-être Bosani (car c'est sa femme) était-il allé déjà en Orient, toujours est-il qu'il y est retourné, mais concessionnaire cette fois de fort beaux terrains dont le rapport le console, dit-on.
ALBERT
De quoi 1 (On rit.) C'est drôle ! On disait ce soir à la table d'hôte que ce Bosani était un très malhonnête homme. Qu'il avait fait des affaires véreuses. On a parlé d'expulsion d'un cercle, on a même raconté une histoire de tableau à laquelle je n'ai rien compris... et bien d'autres choses encore que d'ailleurs personne n'a prouvées. 11 paraîtrait que c'est un chevalier d'industrie.
SCIPION
Oui, mon bébé !
BANDRILLE
Vous avez dit? iSe levant.) Eh bien, c'est très beau, voilà tout! Je mets en fait qu'il n'y a pas en France dix caractères de cette trempe ! Cela se tient comme du marbre ! Je déborde d'admiration.
JULES
Miséricorde !
BANDRILLE Enfin voilà un homme ! J'aime à me le représenter
13li THÉÂTRE D'EMILE BERGER AT
comme un magnifique chercheur de l'anneau d'or, jetant à tout hasard ses filets dans l'immensité de la bêtise humaine ! Mais non, voilà vous ne comprenez pas! Vous êtes des oisons et c'est un aigle ! 11 plane et vous rampez ! ô tristesse ! je renonce à votre éducation.
SCIP10N
Et le nabab "? Comment expliquez-vous le nabab !
i;ani)KII.lk
Vous vous arrêtez aux détails ! Vous allez rester là une heure à piétiner sur des vétilles!... Ne faut-il pas que l'aigle pose aussi et que le génie touche terre ? D'ailleurs nababs vous-mêmes. Vous me la baillez bonne.