SCÈNE IV
B OSA NI, FRÉDÉRIC. MARIA, cachée.
Frédéric oiiviv. entre Bosani.)
BOSANI '
M. Frédéric Nalis ?
FRÉDÉRIC
Que lui voulez-vous, monsieur '?
BOSANI, a part.
C'est bien lui (Haut.) Vous êtes M. Nalis ?
KKKDÉRIC
Oui. monsieur.
BOSANI
Charmé ! Il entre et pose son chapeau.) FRÉDÉRIC
Puis-je savoir ce qui vous amène, et à qui j'ai l'honneur de parler '!
BOSANI
Vn amateur, monsieur, attiré par wtre talent.
FRÉDÉRIC
Fort bien, mais le nom !
BOSANI, significatif.
Est-ce que je vous dérange ? Vous aviez modèle, peutètfe !
FRÉDÉRIC
Non, monsieur. (A part.; 11 sait qu'elle est ici.
156 THÉÂTRE D'EMILE RERGERAT
BOSANI, inspectant l'atelier.
Je vois déjà des esquisses fort intéressantes. Voudriez-vous me permettre de faire le tour de votre atelier ?
FRÉDÉRIC
Je n'ai rien à vous permettre, (il rouie le portrait.)
Ne dérangez rien, je vous en prie. (A part.) C'est le portrait.
FRÉDÉRIC
Je ne dérange 'pas, je range. Je vais sortir.
BOSANI
Désolé du Contretemps ! (11 continue sa promenade.) VOUS
êtes pour les Hollandais, c'est clair : Rembrandt, Frantz Halz et Simon de Voos sont vos maîtres. Vous devez réussir admirablement le portrait '.'
FRÉDÉRIC, deboul au portrait.
Je ne sais pas.
BOSANI
Je vous entends : cela dépend un peu du modèle.
FRÉDÉRIC
Pardon, mais est-ce que vous venez me demander le vôtre ?
BOSANI Oh ! ce serait ridicule, monsieur, convenez-en. 11 tire
un porte-cigares.) Kume-t-OIl, chez VOUS '?
FRÉDÉRIC
Non.
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BOSANI
Oh ! vous avez des dames"? (il s'approche du portrait.) Vous étiez en train de travailler. Vous avez sur le chevalet une toile importante, si j'en juge par les dimensions. Est-ce une indiscrétion ?...
FRÉDÉRIC
Oui, monsieur.
BOSANI
Excusez-moi. (il s'assied devant le chevalet.) Mais vous aviez a sortir, je crois. Que je ne vous gène point pour vous préparer... Nous descendrons ensemble, je n'ai rien à faire.
FRÉDÉRIC
J'ai changé d'avis : je ne sors plus.
BOSANI
Allons, je vois décidément que je vous ennuie. Je me retire. Enchanté, monsieur, et merci de votre charmant
accueil. (Il se dirige du coté où est cachée Maria.) Mais la Sortie ?.. . Je me perds dans Ces tapisseries. (Il va pour soulever la tapisserie : Frédéric se jette devant lui. Bôsani soulève la toile du portrait.)
FRÉDÉRIC
Monsieur !
BOSANI
Voyons, ne vous fâchez pas, c'est très bien, cela, et c'est frappant.
FRÉDÉRIC
Vous vous trompez, monsieur, ce n'est pas un portrait.
BOSANI
Ce serait dommage, car vous avez merveilleusement
saisi tous les détails caractéristiques d'un beau visage, et très connu. C'est superbe, monsieur, et c'est cela que je vous prie de me conserver.
FRÉDÉRIC
J'ai le regret, monsieur, de ne pouvoir le faire, mais ce portrait n'est pas à vendre.
BOSANI Ah ! et vous en faites beaucoup comme cela !
FRÉDÉRIC, agacé.
Autant qu'il me plaît, monsieur, et cela ne regarde que moi.
BOSANI
Et... qu'en faites-vous?
FRÉDÉRIC
Je les garde ou je les détruis à mon gré.
BOSANI Gela ne doit pas faire le compte de tous les modèles.
FRÉDÉRIC
Ceci, monsieur, est affaire entre eux et moi. Tout ce que je peux vous répondre, c'est que ce tableau est à moi.
BOSANI
A vous, monsieur;' — Mais à qui donc appartient, s'il vous plaît, le portrait d'une femme mariée '.' Au mari, ou au peintre ?
Je vous répète, monsieur, que ce tableau n'est pas en cause...
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BOSANI
Je le sais bien, mais je parle d'un peintre moins galant que vous qui ne l'aurait pas offert au modèle... Car c'est pour cela, n'est-ce pas, que vous ne pouvez me le céder ?
FRÉDÉRIC, se montant.
Permettez, monsieur, si vous voulez le savoir : je le garde parce que je l'ai fait par amour et avec amour, parce que j'y ai mis toute mon âme, tout mon être et toute ma jeunesse, et que ce n'est pas à vous que j'irai vendre ces choses-là.
BOSANI
Il suffit, monsieur, mais je me vois contraint de vous annoncer que je ferai prendre demain chez vous le portrait de Mme Bosani, ma femme.
FREDERIC, il se précipite sur le portrait, et le lacère à coups de couteau.
Eh bien, faites-le donc prendre.
BOSANI
Soit, mais il y a les séances, monsieur.
FRÉDÉRIC
Combien ?
BOSANI
Un coup d'épée.
Vous dites ?
BOSANI
Un coup d'épée, monsieur.
FRÉDÉRIC
Eh bien ! à vos ordres ! Je ne demande pas mieux, je vous jure.