‹ ThéâtreChapitre 85 sur 121 · SCENE IV HÉLÈNE. ISOLE · texte numérisé non relu

SCENE IV HÉLÈNE. ISOLE

HÉLÈNE, à part.

Ces paysans, ils ont les manières du grand siècle ! C'est à dérouter ! (Haut, à [sole,) Votre nom est Isole '! Il est charmant, comme celle qui le porte, d'ailleurs !

[SI ILE, rougissant.

Mademoiselle !

HÉLÈNE

Mais quel merveilleux costume vous avez là ? Quelle fête célébrez-vous donc ?

[SOLE, simplement.

Un simple événement de famille : mon frère a terminé ses études, et il revient d'Angleterre.

HÉLÈNE, étonnée.

Tout le pays est en liesse. Les routes sont pleines de groupes endimanchés. J'ai rencontré des chars à bancs débordant de fleurs et de femmes en toilette. Si les cloches sonnaient, je croirais à quelque date importante.

ISOLE

C'en est une, Philippe est l'héritier du nom !

HELENE, no comprenant pas.

-De quel nom ?

ISOLE

Du nôtre, mademoiselle, du nom de Blondel.

HÉLÈNE

Je ne comprends pas.

ISOLE

Comment m'expliquer mieux, cependant '?

HÉLÈNE

N'importe. Et cette salle où nous sommes, qu'est-ce?

ISOLE

Le salon de famille.

HELENE, avec admiration.

Ce musée ? mais c'est admirable ! Des armoires ciselées, de vieilles faïences rouennaises, des ivoires de Dieppe, des coffres de mariage et des ferrures magnifiques. Vous vivez là dedans au milieu de ces pièces sans prix ?

ISOLE, gracieuse.

Je les ai toujours vues à la place où elles sont. S'il en est une qui puisse vous plaire, nous serons flattés de vous la voir accepter, et payés de vous l'offrir.

HÉLÈNE

Je rêve !

ISOLE, moqueuse.

Vous n'étiez pas encore venue en Normandie, mademoiselle, je le devine.

•ii

HÉLÈNE

Non, c'est la première fois. Mon oncle haïssait Argeville. Que l'on doit être bien l'hiver dans ces grandes cheminées, lorsque la bise siffle au dehors ?

ISOLE

L'hiver est triste partout, mademoiselle !

HÉLÈNE

Quel âge avez-vous, Isole ?

ISOLE

Vingt ans !

Et vous n'êtes pas encore mariée ?... Moi, je n'en ai que dix-huit et j'ai déjà été demandée neuf fois. Il est vrai que je suis très riche.

ISOLE, très simple.

Moi aussi, mademoiselle. Ça ne fait rien chez nous. On épouse tout de même qui l'on aime ; c'est la campagne.

HÉLÈNE, heureuse.

Charmante fille ! soyons amies, voulez-vous ? Je suis très fidèle !...

ISOLE, reculant.

Mais...

HÉLÈNE, triste.

Vous refusez ! Je vous fais peur à vous aussi ! Je n'ai pas de bonheur. C'est votre frère ce jeune homme qui était là tout à l'heure ? Il ne vous ressemble pas.

ISOLE

Nous sommes pourtant jumeaux !

HELENE

Jumeaux ! Oh ! vous êtes trop gâtée, aussi ! Comme vous devez vous aimer !

ISOLE, en souriant.

Oui, nous ressentons de même. Souvent la même phrase nous vient à tous deux en même temps par le même mot. Vous ririez ! Quand il était à Cambridge, je n'avais qu'à penser à lui pour le voir et savoir s'il était bien portant. Je crois que nous ne nous sommes pas écrit une fois sans que nos lettres se croisent, et c'est fort ennuyeux, car de la sorte nous n'avons jamais de nouvelles fraîches l'un de l'autre.

HÉLÈNE

Vous n'avez plus votre mère ?

ISOLE

Elle est morte, il y a six ans.

HÉLÈNE, grave.

La mienne, en me mettant au monde. Mon père a été tué loin de moi, il était soldat, dans une bataille. J'ai été élevée par de vieilles gens ; je suis très seule. J'ai voulu entrer en religion ; je n'ai pas pu. Mon rêve serait d'être aimée de quelqu'un de bon et de jeune, tel que vous, par exemple. Mais personne ne m'aime. Elle durera longtemps, votre assemblée ?

ISOLE

Les trois jours de rigueur.

IIÉÈLNK. timide.

J'ai une envie folle de danser. On n'osera pas m'inviter, n'est-ce pas ? Je les intimide ?

ISOLE

Mademoiselle, votre longue robe noire et cette cravache ajoutent à certain air de votre visage qui n'est pas pour donner courage à nos paysans.

HÉLÈNE

Je n'ai pas de costume cauchois. Je m'en ferai faire un sur le patron du vôtre si vous consentez à me le prêter.

ISOLE, cordiale.

De tout cœur; le mien ou d'autres plus complets encore. Il n'en manque pas dans nos coffres, celui de ma mère, de ma grand'mère, de notre bisaïeule, que sais-je ? Voulez-vous les voir ?

HÉLÈNE

J'en meurs d'envie.

ISOLE

Peut-être en trouverons-nous un qui s'ajuste à votre taille. Elles l'avaient fine aussi, quoique paysannes.

HÉLÈNE

Vous me permettriez'?... ah! c'est charmant! Vite, j'entends mes deux oncles. Je veux leur faire cette surprise.

Elles entrent chez Isole.

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