ACTE TROISIÈME
planteset des bêtes... sans fatiguer votre cerveau. (Pause.) Songez à l'irréparable catastrophe que serait votre mort, à la situation lamentable où se trouveraient madame Roger, vos filles, votre fils. Vous les laisseriez sans un maravédis. Et vous n'avez même pas la ressource de vous assurer sur la vie : aucune compagnie ne consentirait à courir les risques que vous offrez en ce moment. Roger, assis, troublé, à mi-voix. — Que faire alors?
l'OURMER, le pressant très vivement, penché vers lui. — Eli!
gardez cet argent qui vous appartient, qui est vôtre. Le donner à l'Etat serait un acte de folie, et si inutile ! S'il s'agissait de quelques centaines de millions, encore pourriez-vous espérer rendre service à la patrie.... Mais GoO 000 francs 1 autant porter une goutte d'eau à la mer, un grain de sable au désert.
Roger, désole. — Ah! cette journée....
FoLRMER. — Détruisez ce testament, brûlez-le. Que craignez-vous en somme? Hors votre famille, personne n'en soupçonne l'existence. Et vous ne doutez ni de la discrétion de vos enfants, ni de la mienne.
Roger. — Ah! tout se sait un jour.
FouRMER. — Puisque nou^ nous tairons.
Roger. — Vous me mépriseriez.
FouRMER. — D'avoir fait notre bonheur à tous? Pour quels ingrats nous prenez-vous?
Roger. — Je me mépriserais moi-même. Ma vie serait empoisonnée par le remords
FouRMEK. — Le remords? C'est un mot. D'ailleurs de quel remords seriez-vous tourmenté? Je fais appel à votre raison. On ne doit prendre, dans la vie, que des décisions sensées et pratiques, sans s'embarrasser de vains scrupules. Le plus grand bien pour tous, voilà ma devise. Je vous le demande, ne vaut-il pas mieux
disposer de voire fortune en faveur d'une famille honnête, la vôtre, ou encore, la répandre en bienfaits, selon vos propres projets, sur une multitude de crèvela-faim que de vous en dépouiller sans profit pour personne ? Il n'y a pas un homme à votre place qui hésiterait à la garder.
PiOGER. — Je ne suis pas pareil à tous les autres.
FouRNiER. — Dites-le, dites-le donc tout de suite que vous voulez vous singulariser, que c'est l'orgueil qui vous travaille I Réduire femme et enfants à la misère, qu'importe ! pourvu que vous puissiez faire une chose que personne n'a jamais faite, pourvu qu'on se retourre sur votre passage, dans la rue, en disant : « Celui-là est un honnête homme ! » Eh bien, vous vous trompez ; on haussera les épaules, en disant : « C'est un imbécile, » et on aura raison.
Roger, obstiné. — Cet argent ne m'appartient pas.
FouRNiER. — Mais qui spoliez-vous? Qui?
Roger, même jeu. — Cet argent ne m'appartient pas.
FouRMER, hors de lui. — Mais pourquoi, mulet que vous êtes? Où puisez-vous cette assurance? Dans voire cœur? Dans votre esprit? Dans la morale? Ça serait trop bête. La morale est instable. Ce qui vous paraît bon me paraît injuste. Ce qui est vrai aujourd'hui est faux demain. Dans un texte? Dans une loi? Mais les lois... on les refait tous les dix ans.... Il n'y en a pas d'éternelles.
Roger. — Si : « Tu ne prendras pas le bien d'autrui. » Cet argent ne m'appartient pas. Mon cousin l'avait donné à sa maîtresse.
Four:<ier. — Voilà ce qui est immoral et scandaleux.
Roger. — Peut-être! Mais pour réparer la mauvaise action d'un autre, je n'en commettrais pas une à mon tour. Il n'est permis à personne d'enfreimJr les lois,