‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 151 sur 170 · MADAME ARMIÈRES, VALENTINE, JEAN · texte numérisé non relu

MADAME ARMIÈRES, VALENTINE, JEAN

Madame Armières, un peu sèche. — Valentine, je veux d'abord....

Valentine. — Bonjour, Jean.

Jean. — Bonjour, Valentine.

Valentine va à Jean. Ils s'embrassent. Ce petit mouvement inattendu frappe Madame Armicres. Elle change de ton.

Madame Armières. — Valentine, ce que je viens d'apprendre m'a surprise et peinée surtout. Tu as pu, pendant des semaines, dissimuler avec moi, tromper ma confiance, avoir des rendez-vous que j'ignorais. Tu as préparé sournoisement cette rencontre et provoqué une discussion que j'eusse voulu éviter. Hier, quand je t'interrogeais, tu as altéré la vérité dans les réponses. Tu 'affirmais avoir été chez des amies quand tu t'étais rendue chez ton père. Tu as fait pis que cela. Sous un faux prétexte, je le sais aujourd'hui, tu as essayé d'obtenir, pour les livrer à ton frère, des confidences sur l'état de ma fortune, son emploi, la dot de ta sœur. Vraiment, je ne te savais pas si habile! Je te croyais un cœur généreux et sans replis. Et puis-je seulement compter sur ton affection, cette affection dont j'étais sûre INousallonsbien voir. Écoule. (Avec beaucoup d'i-motiou.) Me voici dans Tol^ligation de m'imposer un très lourd sacrifice d'argent pour Ion... ton beau-père. Lui refuser un secours, c'est l'exposer aux pires dangers. Armières pourrait être assigné devant les trii)unaux. Il devrait donner sa démission de tous les postes qu'il occupe, il perdrait sa situation, il quitterait Rouen. Ta sœur, la sœur qui est si heureuse, devra il renoncer à sou

mariage. Quel chagrin j'en aurais, tu le sais. Eh bien, je te consulte. Prends un moment de réflexion et réponds-moi. Que dois-je faire?

Je.o. — Ajou'ez, pour que Valentine soit éclairée sur l'étendue du sacrifice qu'on exige, qu'après, il ne vous restera rien de l'héritage du grand-père Franchot.

Valentixe. — Quoi? Rien?

Jeax. — lUen ! Tu peux répondre maintenant.

Valextixe. — Maman, tu me reproches de ne pas t'avoirdit hier toute la vérité. Et toi, m'as-tu parlé bien franchement? Quand tu me promettais une dot, savaistu que tu ne tiendrais pas ta promesse?

Madame Armières. — J'ignorais encore la vraie situation de mon mari. Mais d'ailleurs, il ne me sera pas tout à fait impossible de....

Jeax. — Oui, vous pourrez offrir une aumône à Valentine.

Yalextixe. — Oh I qu'importe la somme î Ce n'est pas la question d'argent qui m'intéresse. Ne me donne rien si tu ne donnes rien à ma sœur, je ne me plaindrai pas. Mais je neveux pas être traitée autrement qu'on la traite.

Madame Armières. — J'aurais souhaité vous doter également.

Valextixe. — Et, ne le pouvant pas, tu préfères avantager Marguerite. C'est elle qu'il faut marier, c'est son avenir qu'il faut assurer. Moi, je ne compte pas.

Madahe Armières. — Valentine I

Valexîi.ne. — Je n'ai jamais compté. Tu m'en donnes une preuve de plus. Mais je ne consentirai pas cette fois qu'on me sacrifie à ma sœur.

Jean. — Et voilà la réponse 1

Madame Armières. — Sacrifiée!

ViLEXTiNE.— Comme je l'ai toujours été jusqu'à présent.

Madame Armières. — Valentine, que dis-tu là? Valentlne. — Ce qui estl

Madame Armières. — Non, tu ne crois pas cela, cette odieuse pensée n'a pu naître dans ton esprit. Mais on t'a rendue soupçonneuse et défiante.... Autrefois, tu n'aurais pas eu ces paroles mauvaises.

Valentine. — Autrefois, j'étais bien obligée de me taire. Madame Armières, naïvement. — ■ Pourquoi? Valei^tine. — Qu'est-ce que j'étais chez toi ? Rien.... Avais-je seulement le droit d'élever la voix? On m'aurait réprimandée, et peut-être renvoyée au couvent. Aujourd'hui, j'ai un appui, je ne me sens plus seule. Alors, j'ose parler, je proteste contre cette nouvelle injustice que tu t'apprêtes à commettre après tant d'autres injustices. Et, s'il est un moyen d'empêcher.... Jean. — Aucun moyen, on le sait bien.... Valentine. — Tu es donc libre d'agir comme il te plaît. Il était alors inutile de me consulter puisque tu ne saurais balancer entre ma sœur et moi.

Madame Armières. — Je ne mérite pas ces reproches, Valentine. Quand et dans quelles circonstances l'ai-je montrée cette préférence dont tu parais blessée? Citemoi l'acte, un fait précis où ma partialité se soit révélée. Ou bien, est-ce de mes sentiments secrets que tu demanderais compte? Prétends-tu les connaître? Entre mes deux filles, j'ai été une mère équitable.

Valentine. — Tu as été une mère pour moi. Pour Marguerite, tu fus une maman.

Madame Armières. — Mais....

Valentiine. — Ne me force pas à m'expliquer, va, cela vaudra mieux.

Madame Armières. — Je te demande de t 'expliquer, au contraire, à cause de ton frère, à cause de moi-même.

Je n'accepte pas tes accusations emportées que la colère même ne rend pas excusables, v^i elles sont fondées dis-nous comment, jusqu'à cette heure, tu as eu le courage de t'enfermer dans une résignation muette et même de te montrer heureuse de ton sort.

Vai.e>'ti>e. — C'est que j'ai compris, dès mon enfance, que, pour vivre dans cette maison, pour qu'on y tolérât ma présence, il fallait tout accepter, tout supporter sans une révolte. Alors je me suis tue. En souriant, j'ai reçu toutes les blessures dont je saigne depuis vingt ans. Même, vous m'avez vue enjouée, caressante. Pour plaire à ton mari, pour qu'il m'acceptât dans sa famille, je me suis faite hypocrite et menteuse.

Madame Armières. — Ce n"est pas vrai, eî c'est aujourd'hui que tu mens.

Vat.emixe. —Oh! Je t'assure que non. J'ai trop de

joie à parler librement, enfin (Madame Armicres la rcgai-fle

stupéfaite, Oui, Fcgarde-moi. Tu ne me connais pas. Tu le disais tout à l'heure, tu ne savais pas si bien le dire. Tu ne m'avais pas devinée sous le masqué que je portais. Non, ce n'est plus la Yalentine passive, soumise, humiliée, que tu as devant toi, mais une fille aigrie et ulcérée et qui ne veut plus souffrir par vous.

Madame Armières. — Pour te croire persécutée, il t'a fallu l'imagination dune enfant méchante.

Valextine. — Vraiment? Vas-tu me forcer à dire ce que j'ai pu taire jusqu'à ce jour? Mais songe à la situation qui m'était faite dans ton second ménage par ton maiû qui s'arrogeait sur moi les droits d'un père, à qui je devais obéir, et pour qui tu eusses voulu que j'oublie mon père véritable. Car voilà ce qu'on ne me pardonnait pas. J'étais la fille d'un autre, de l'étrangei-, de l'ennemi ; à tous je rappelais un passé détesté. Vous

raui"iez oublié si je u'avais été là, vous le remettant, en une image vivante, sous les yeux. On m'en gardait une sourde rancune. J'offensais l'orgueil de M. Armières. De là ton altitude à mon égard, ta froideur et peu h peu ton détachement de moi. Pour complaire à ton mari, tu reportais toute ton affection sur Marguerite.

Madame Arîuères. — Non, je ne te laisserai pas dire

VALEiNTLNE. — Tu l'as élcvéc à tes côtés, gardée jalousement auprès de toi Tu m'as mise au couvent.

Madame Armières. — ïasœur était d'une santé délicate.

Valeintine. — Ôli ! Tu as trouvé des prétextes pour colorer tes faveurs. Mais, ma pauvre maman, vingt fois le jour, malgré toi, dans une réflexion, dans un geste, ta préférence éclatait. Veux-tu des faits? Je t'en citerai mille. Tiens, au moindre bobo de Marguerite, la maison était en émoi. C'étaient des allées et venues affolées de parents, d'amis, de médecins. Tu t'installais à son chevet, tu n'en bougeais ni le jour, ni la nuit. Moi, quand j'ai eu ma fièvre, on m'a reléguée là-haut, au premier. J'étais soignée par une sœur de charité. Tu paraissais cinq minutes le matin, cinq minutes le soir. Oh! Tu n'avais pas peur pour toi, mais pour Marguerite. Tu ne m'embrassais plus, de peur de lui donner cette fièvre... qui n'était pas contagieuse. Et son mariage? Kn ai-je assez entendu parler, depuis trois ans : « L'an prochain, nous marierons cette petite ». — (( Ma chérie, qui souhaiterais-tu pour mari? Un officier, un ingénieur, un industi'iel, connue ton papa? » A moi, a-t-on posé une seule de ces questions?... Oui. . dans votre sagesse politique, vous aviez décrété que je n'avais pas envie de me marier. Et peut-être l'ai-je dit un jour par fierté, pour n'avoir pas l'air d'une vieille demoiselle qui fait des projets ridicules. Mais, toutes

les larmes versées quand j'étais seule dans ma chambre,

tu ne les as pas vues. (Avec une émotion qui ira jusqu'aux

pleurs.) Tu ne voyais même pas celles que je versais devant toi. Ici, parfois, le soir, on se réunissait, Marguerite était entre son père, sa grand'mère et toi, on la caressait. Vous vous serriez les uns contre les autres, vous vous parliez à voix basse, ou vous vous taisiez en vous regardant. Il y avait du bonheur autour de vous. Et laissée à l'écart, comme une intruse, seule, désespérée, je m'asseyais devant le piano, je jouais, je jouais pour que l'on crût que, moi aussi, j'avais mes joies, je jouais avec frénésie, comme une enfant étourdie et heureuse, et je mordais mes lèvres pour étouffer... les sanglots... qui....

Les larmes l'ont gagnée, elle tombe assise en pleurant.

Jea>'. — Valentine!

Madame Armières. — Ma fille! c'est vrai.... Tu as souffert....

Yalemine. — El moi aussi, pourtant, j'aurais pu grandir, enveloppée d'une atmosphère de tendresse, dans une maison qui eiit-été la mienne. ... J'ai si souvent souhaité, même grande, qu'on me traitât comme une enfant... gâtée... comme une enfant,., qu'on câline....

Jean. — Oui... nous aussi nous avions une famille et un foyer qu'on a détruits pour se faire une autre existence plus heureuse et plus agréable, sans doute.

Madame Armières. — Moi... moi... j'aurais... (à VaAentine). Voilà ce qu'ils t'ont dit!.., Depuis des semaines, ils travaillent à nous détacher l'une de l'autre, à nous dresser face à face en ennemies. Ils t'ont laissé entendre que j'ai été coupaDle autrefois, que j'ai voulu, préparé une rupture abominable, que par caprice, j'ai déserté une maison où l'on me faisait la vie facile et belle.

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