‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 19 sur 170 · ACTE DEUXIÈME. Ô · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME. Ô

Kt.obb. — Pourquoi ne sommes-nous pas mieux informés? Pourquoi n'avons-nous pas de télégramme de notre ingénieur?

Lk Baron. — Hé, mon cher, Lelierre est dans l'intérieur des terres, au pied de l'Atlas. Les courriers, s'ils ne sont pas arrêtés, mettent cinq jours pour arriver jusqu'à la côte.

Klobb. — Je ne peux pas croire qu'il y ait eu là-bas, comme on le dit, une agression contre nos ouvriers, sans que notre agent de El Goléa en ait été informé.

Le Baron. — Aussi avons-nous télégraphié hier soir à cet agent. Nous attendons sa réponse. Elle ne peut tarder à arriver. Nous l'aurons aujourd'hui.

Carrier. — Vous verrez que tout est calme en Mauritanie. Un lac suisse. Nous discuterons alors les mesures qu'il convient de prendre contre le baron d'Urth et son journal. Mais ce n'est pas lui seul qu'il faut atteindre. Nous avons des ennemis invisibles, des basiles obscurs qui nous attaquent dans l'ombre, sûrs de l'impunité. L'Assemblée générale des actionnaires a lieu dans quinze jours. Que notre rapport balaye toutes leurs calomnies! Ah! ils prédisent notre chute, ils annoncent que nous n'achèverons pas les travaux, ou que des tribus fanatiques les détruiront, ou encore que la Nouvelle-Afrique succombera, écrasée sous les frais; affirmons énergiquement qu'une révolte est impossible, que nous serons prêts au terme fixé, que les bénéfices pro])ables, certains, pernjettront la distribution d'un

dividende inespéré.

Assentiment général.

Le Baron. — C'est d'une tactique élémentaire. Comme j'ai été bousculé ces jours-ci, j'ai prié notre administrateur délégué de préparer un projet du rap-

port que je dois lire à l'Assemblée. Avez- vous ce projet, Yernières?

Yernières. — Non, et même il ne me sera pas possible de le faire, ni d'en autoriser la lecture, à moins qu'on n'en modifie la teneur et le caractère.

Carpjer. — Ah! voilà une autre histoire.

Le Baro>'. — Si vous voulez vous expliquer, mon ami.

VER^-TÈREs. — J'ai accepté sans contrôle les éléments que vous me fournissiez pour l'établir. Mais, quand, avant consulté des documents, j'ai dû préciser notre pensée, la formuler en phrases claires, j'ai été pris de scrupules.

Carrier, petit rire ironitpae. — Ah !

Verrières. — Nous ne pouvons pas (même d'accord avec les commissaires des comptes), nous ne pouvons pas dans un acte public, solennel, faire naître des espoirs chimériques. Ce serait nous charger d'une responsabilité trop lourde. Déjà quelques-uns des reproches qu'on nous adresse ne sont pas loin d'être fondés. (On proteste.) Ohl je k^ mérite comme vous, autant que vous. Notre gestion, pour tout dire, n'est pas à labri des critiques. Certaines déclarations, faites de bonne foi, évidemment, ne se sont pas trouvées justifiées, et certaines dépenses, s'il fallait rendre demain des comptes exacts et détaillés, pourraient paraître exagérées. Je vous répète que je n'entends pas me disculper de ces fautes. Je les ai commises avec vous. (On l'interrompt.^ Messieurs, laissez-moi parler. L'heure est grave. Ayons le courage de regarder en face notre situation avec tous ses dangers.

Carrier. — Ayons le courage de parler clairement entre nous, sans faux-fuvants ni réticences.

Vehnières. — Je ne demande pns mieux.... Au??i bien, le moment est-il venu de faire comme un examen de conscience.

Carrier, — Qu'entendez-vous par là?

Klobb. — A quelles déclarations venez-vous de faire allusion ?

Vernièî'.es. — Mais... n'avons-nous pas fixé à quatre ans la durée des travaux, à deux cents millions leur coût? Nous en avons dépensé deux cent cinquante. Et force nous sera de recourir bientôt à un nouvel emprunt. Enfin, il nous faut encore deux ans pour achever notre ligne. Si, par mallienr,une révolte.... (On proteste.) Soit, elle n'éclatera pas.... Dieu le veuille.... Mais, c'est un feu qui couve.... Nous serions bien imprudents de ne pas tenir compte....

Carrier. — On ne discute pas sur des probabilités.

Chauvelot. — Quant au montant des travaux, nos prévisions on i. été dépassées en eiîet.Mais c'est de règle dans toute entreprise importante. Pour le canal de la Coulebra (c'était sous l'Empire) nous avions maintes fois déclaré que nous le creuserions avec trois cents millions, nous en avons emprunté plus de sept cents et nous n'avons pas creusé le canal.

Carrier, à Vcnùèreï. — Vous voyez!

Kloep.. — Pouvions-nous prévoir la série de difficultés auxquelles nous nous sommes heurtés, qui ont augmenté nos frais et qui arrêtent ou retardent la marche des travaux? Les indii^ènes refusant de travailler pour nous, il a fallu expédier des ouvriers en Mauritanie. Des pluies d'orage ont provoqué des éboulements, emporté des ponts, détruit plusieurs kilomètres de voie. En perçant les tunnels, où l'on crevait

attaquer de la pierre tendre, on rencontre des masses de porphyre.

Vep.mères. — Mais précisément, notre ancien ingénieur, à plusieurs reprises, nous a avisés dans des notes confidentielles....

Carrier. — Jamais de la vie.

Yer>ières. — 11 n'avait pas prévu ces contretemps?

Carrier. — Xon, noni

Yermères. — Sapristi!... Les lettres sont là!... (Il se lève.)

Le Baron, TarrètanL — Il était alors malade, rongé par la fièvre, et divaguait. Mais vous parlez aussi de dépenses exagérées. Lesquelles?

Klobb. — Nous avons été des administrateurs économes et même parcimonieux.

Vernières. — Ah ! vous trouvez, quand pour un seul emprunt, le premier, il y a trois ans, nous avons versé trois millions aux journaux, cinq millions aux financiers constitués en syndicat de garantie et quatre millions aux banques.

Le Baron. — Nul emprunt ne peut réussir sans le secours de la presse, des hommes de bourse, des maisons de crédit, ce sont les mœure du temps. Nous ne les avons pas faites.

Vernières. — Et l'achat de cet hôtel?

Klobb. — Un hôtel est nécessaire à une compagnie financière comme un habit à un homme du monde. Une belle façade inspire confiance.

Chauvelot. — L'hôtel de la Coulebra valait deux millions.

Vermères. — Et la coûteuse promenade de notre collègue Veurettes et des membres de l'Institut en Mauritanie?

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