ACTE CINQUIÈME
D'Urth. — Oh! mon cher 1 appelez-le du nom qu'il vous plaira. Les mots no m'eiïrayenî pas. Je suis décidé à tout pour rentrer dans mes tonds.
Le Baron. — Et... si je les versais enfin, en échange, aurais-je la promesse qu'aucune indiscrétion ne sera commise ?
DX'rth. — Payez d'abord. Nous verrons ensuite.
Le Baron. — Vous ne voulez pas vous engager. C'est compris. Quand même je vous remettrais cette grosse somme, la Quotidienne n'en publierait pas moins ses articles. Alors qu'est-ce que vous souhaitez donc ? Parlez-moi franchement une fois, ouvrez-moi votre cœur, mon ami.
D'Urth. — Eh bien, mon cher, vous avez raison: ce n'est pas votre argent que je veux. Je n'en ai pas besoin. Je veux que vous disparaissiez. Voilà. Vous me gênez.
Lr: Baron. — Je m'en doutais un peu. Par malheur, je ne suis pas disposé à disparaître volontairement. Et comme on ne supprime pas le baron de Thau...
D'Urth, se levant. — Croyez-vous?Nous verrons.
Le Baron, très calme. — Mon ami, vous allez encore faire une mauvaise action. J'oublie volontiers les services que j'ai pu rendre et n'attends aucune reconnaissance. Je sais ce que valent les hommes. Je croyais le savoir. Mais vous avez un tel désir de vous singulariser que dans l'ingratitude même il faut que vous poussiez plus avant que les autres. Mon cher, j'ai fait beaucoup pour vous. Je vous ai ramassé sur le pavé de Paris, abandonné de tous, vivant d'expédients, barbotant et tripotant dans des affaires véreuses qui devaient vous conduire en correctionnelle. Ce n'était qu'une question de temps. Je vous ai consenti des avances, associé à
TOMF. II 6
mes opérations, intéressé dans les plus sérieuses entreprises. Quand vous étiez chassé de partout, comme un naufragé que ses compagnons refusent de hisser sur leur barque, moi, je vous ai tendu la main et je vous ai sauvé.
D'Urth. — Et pourquoi tant de générosité?
Le Baron. — Parce que j'avais découvert, en vous, un homme, une intelligence, une force.
D'Urth. — Que vous vouliez asservir.... Vous m'avez recueilli, non par bonté, mais par calcul, pour faire de moi un instrument de vos volontés : vous avez exploité ma misère ; vous m'avez employé à vos basses œuvres. J'étais à vous. Je vous appartenais. Il fallait obéir. Je fus l'agent docile que l'on charge des ambassades dangereuses, l'intermédiaire sûr pour les missions délicates, le subalterne par qui l'on fait exécuter les besognes, où il faut s'exposer et se salir.
Le Baron. — Ah ! mon cher, vous vous en acquittiez si bien.
D'Urth. — Et toujours, avec moi, ce ton persifleur, ces allures hautaines de grand seigneur qui parle à un valet. Croyez-vous que je n'aie pas frémi de ces vexations, que je n'aie pas reçu comme des l)lessures toutes ces paroles outrageantes. Je feignais de ne pas comprendre, de ne pas les entendre, je ne répondais pas. Mais, si j'avais ouvert la bouche, j'aurais vomi du fiel. Et ce n'est rien encore, ces affronts dévorés, ces humiliations subies. Je pouvais me séparer de vous, reprendre ma liberté, je l'ai fail. Alors, ce n'est plus un maître que j"ai eu en vous, mais un rival, un rival heureux. Partout je vous ai trouvé devant moi, en France, en Belgique, en Kariuthie. Nous avons lutté, tous deux, pour l'affaire de Mauritanie. Après deux ans