ACTE PREMIER. iî
tiers, bref toutes les bêtes maigres que je tiens aujourd'hui en respect s'élanceraient sur nous les crocs ea avant, prêts à nous déchirer. Tu comprends donc qu'avec ces constants soucis, je ne dorme pas des sommeils paisibles. Quant à être satisfiiit....
Robert. — Eh bien?
Vernières. — Te l'avouerai-je? Mon étonnement dure toujours de me voir transformé en financier. Moi, Vernières, un « ventre doré », comme ils disaient jadis pour désigner les Turcaret et les Law, les traitanis, les lanceurs d'affaires.
Robert. — Ventre doré, pourquoi pas? Qu'aurais-tu fait à la Chambre? Que te rapportait ton beau zèle, ton dévouement aux intérêts du pays?
Vermères. — Oui... oui.... Cependant, si ce n'avait été pour ma femme, si frivole et dépensière en diable,, pour mes enfants.... Que veux-tu? Dans ce métier, il faut — et il le faut — se livrer à de si étranges manigances, prendre de telles décisions, endosser de si lourdes responsabilité?....
Robert. — D'autres les partagent avec toi. Tu es administrateur-délégué de la Nouvelle-Afrique, mais le baron de Thau en est le président. Tu as quinze administrateurs à tes côtés....
Yermères. — Ils ont une longue habitude de ces sortes d'affaires, une habitude qui me manque. Et puis, ils ont une mentalité spéciale, et même une moralité spéciale. Je ne sais comment les définir exactement. Ce sont... ce sont....
Robert. — Ne cherche pas. Ce sont des financiers.
Entrent Hermann KIobb, type juif, Carrier, solide, sanguin, d'Angcrville. Salutations. Des bonjours s'échangent. D'Angervillc cL Robert, qui se connaissent, se serrent la main.
VER.NiÈnEs, présentant. — MoD iVère, Robert Yernières, banquier à Lille..., M. Herinann Klobb..., M. Carrier, directeur de Y Impartial, M. d'Angerville..., mes collègues... (A Klobb.) Vous êtes arrivé de Bruxelles, hier soir ?
Carrier. — Demandez-lui donc comment ça a marché là-bas?
Klobb. — Oh! admirablement! J'ai passé l'après-midi il l'Anglo-Belge. Cette seule banque a placé sept mille obligations. Duyssens était ravi.
Carrier. — Quel succès, mes enfants! Nous demandions pour la troisième fois quatre-vingts millions au public, il nous en a apporté cent vingt. Dans toute la France l'élan a é'é magnifique. Le bon peuple !
Klobb. — Oui, mon cher Carrier, le bon peuple ! Je sais à quelques millions près ce que vaut, ce que peut rendre chaque peuple d'Europe. Aucun n'est comparable à celui-ci. Il est travailleur, prévoyant, économe. On a beau vider ses bas de laine, il les remplit toujours. Ils ont perdu plus de deux milliards en vingt ans. Et ils ont encore trouvé, en retournant leurs poches, deux cent cinquante millions à nous confier. C'est admirable. On pouvait leur en demander trois cents, cinq cents, ils les auraient donnés.
Carrier. — On les leur demandera. D'ailleurs, après une journée comme celle-ci I... Quel triomphe pour notre Président, qui reçoit chez lui le roi de Karinthie, îe président du Conseil, des ambassadeurs, des académiciens, des magistrats 1 Les actions monteront de \ingt francs.
D'A-\GERviLLE. — L'an prochain, c'est moi qui vous offrirai une fête à Angerville, dont je fais restaurer le -cbâteau.