‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 9 sur 170 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Carrier. — Il fallait le raser pour en construire un neuf.

D'Angerville. — J'y tiens par trop de souvenirs. Son vieux toit abrita tous les d'Angerville qui s'entêtaient à vivre et à mourir sur ce coin de terre.

Carrier. — Moi, c'est sur l'avenue du Bois que je veux me bâtir un hôtel, en pleine vie parisienne, devant cette voie de triomphe qui charrie toutes les fortunes, toutes les gloires et où passent les plus belles filles du monde. Il me semble que du haut de mon balcon je tiendrai Paris sous mes pieds, Paris que j'ai conquis... que nous avons conquis.

D'Angerville. — Grâce à la Nouvelle-Afrique, attaquée par vous, autrefois, dans Vlmpartial^ votre journal.

Carrier. — Oh! mais depuis... j'ai été éclairé.

Klobb. — Nos parts de fondateur valent trente-six mille francs.

D'Angerville. — Elles en vaudront quarante mille.

Klobb. — Et si l'on trouve de l'or dans nos terrains....

Vermèues. — Oh! ne répandons pas ce bruit.

Carrier. — Pourquoi n'y aurait-il pas de l'or dans nos terrains?

D'Angerville. — On a trouvé de l'or auTransvaal.

Klobb. — Il peut bien y avoir de l'or en Mauritanie.

Vernières. — Mais enfin il faut songer aux difficultés....

Carrier. — Trembleur!

Klobb. — Quand le chemin de fer marchera, quand les ports seront creusés, les routes ouvertes, les mines exploitées, les mines de houille, de plomb... et d'or, nous distribuerons des dividendes... fabuleux.

Carrier. — La Nouvelle-Afrique sera la plus brillante affaire financière du vingtième siècle. (A ce momeni, un

monsieur, de physionomie étrange, paraît. Instinctivement, tous £e taisent. Ce monsieur allume un cigare, traverse la scène à pas lents, sans mot dire en envoyant seulement un bonjour de la main. Les cinq hommes sont restés immobiles, muets. Ils se groupent et parlent

à voix basse.) Celui-là ne nous embêtera plus.

D'Angerville. — Son règne est fini. Croyez-vous qu'il ait jamais pu se trouver aussi mal en point qu'aujourd'hui?

Klobb. — Certainement! Il y a huit ans, au lendemain du krach de la Banque Universelle, il était tout à fait bas. Il s'est remis à flot.

Carrier. — Cette fois, il est atteint, démoli, coulé.

Robert. — Ah çà, depuis que j'entends rapporter des légendes sur cet homme.... Qu'est-ce que c'est donc que le baron d'Urth?

Carrier. — Un juif allemand, naturalisé français, qui a fait sa fortune en Amérique. Quand il est rentré en Europe, sa sœur, mariée à un prince belge, l'a poussé dans le monde des financiers de Bruxelles. Il est ensuite venu à Paris. Nous envoyons nos notaires en Belgique et la Belariciuc nous envoie ses financiers.

Klobb. — Mon cher, vous êtes mal renseigné. Le baron d'Urth n'est pas juif; il est né à Bordeaux, de parents catholiques. Orphelin à quinze ans, il partit pour l'Amérique où il fut palelrenier, épicier, cowboy, directeur de cirque. Un jour, l'illustre Fair Whitelaw le rencontre, est frappé de son intelligence et le prend à sa banque. En mourant, il lui laissait une fortune. D'Urth accourt à Paris, joue à la Bourse, perd dans des spéculations les millions de l'Américain, disparaît pendant un certain temps, et rencontre un second sauveur en la persoîme du baron de Thau, qui l'associe à ses opérations. Notre homme se jette ensuite dans des affaires de terrains, de banque, de chemins de fer. Ce

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