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Scène première

GIOTTO CILIA, BELLACQUA, FORÈSE, CASELLA : UN MARCHAND eu rencontre UN AUTRE au coin de la maison de droite.

Premier Marchand. — Eh ! bonjour compère ! Vous voilà à Florence ?

Deuxième Marchand. — Heureux de vous vrencontrer.

Premier Marchand. — Vous venez voir la fête du printemps ?

Deuxième Marchand. — Et de la jeunesse !

Premier Marchand. — Vous arrivez ?

Deuxième Marchand. — De Sienne.

Premier Marchand. — Il y paraît.

Deuxième Marchand. — Aquoi?

Premier Marchand, désignant son bonnet. — A votre plume que vous portez à droite.

Deuxième M.vrchand. — Ce sont les blancs qui dominent là-bas.

Premier Marchand. — Ici, ce sont les noirs.

Deuxième Marchand. — Je vais donc la mettre à j^auche.

Premier Marchand. — Faites comme moi. Plantez-la sur le milieu de la tête. Ça n'eng-ag-e à rien.

(Une lliéorie de danseurs et de danseuses descend à gauche, enveloppe Giotto et ses amis, tourne, gagne la droite et s'éloigne par la ruelle, pour revenir bientôt au fond.)

FoRÈSE, au moment où ils sont entourés. Eh ! les danseurs ! S'il vous plaît ! Ne vous jetez pas dans les jambes du seig-neur Giotto !

Danseurs et Danseuses sans s'arrêter. — Vive Giotto !

Deuxième Marchand, au premier. — Qui est ce Giotto, qu'ils acclament ?

Premier ^Iarch.\nd. — Vous ne connaissez pas notre Giotto qui a dessiné le campanile?

(Il désigne le campanile au fond.) I. 15.

Deuxième Marchand. — Oui, oui. Celui qui gardait les moutons !

(Ils remontent, en causant, vers le groupe des musiciens.)

CiLiA, à Giotto. — Est-ce bientôt fini ?

GiOTTO. — Patience donc I Tu es bien pressée !

CiLiA. — C'est que j'ai peur d'être en retard pour la procession.

Bellacoua. — Et de ne pas voir ton amoureux.

Giotto. — Moi aussi, belle Cilia, j'ai hâte d'en finir ; car je quitte Florence demain.

Cilia. — Tu pars ?

Giotto. — Pour Avig-non.

FoRÈSE. — Décidément?

Giotto. — Décidément.

Cilia. — Et où est-ce, Avignon?

Giotto. — Dans la Provence française.

Cilia. — Oh ! que vas-tu faire si loin ?

Giotto. — Je vais peindre des fresques dans le palais du pape.

Cilia. — A Avig-non ? Le pape demeure là maintenant ?

FoRÈSE. — Sans ta permission, ma chère, et depuis bientôt dix ans.

Cilia. — Et pour toujours ?

Les Trois Hommes. Oh ! ça ?

Cilia. — Rome sans pape et pape sans Rome, ça ne va g'uère. Et pourquoi est-il là-bas ?

Giotto. — Pour être plus à portée du roi de France, Philippe le Beau, son compère, qui n'a pas peu contribué à l'asseoir sur le trône de Saint-Pierre...

Bellacoua. — A la mort du bon pape Benoit Bocasini.

FoRÈSE. — Lequel n'a g-uère duré, le pauvre homme !

Cilia. — Et comment est-ce qu'il s'appelle, celui-ci ?

FoRÈZE. — Voilà bien de nos Florentines qui ne connaissent jamais le pape régnant que sous le nom de Saint-Père !

Giotto. — Il s'appelle Clément.

Bellacqua. — Cinquième du nom.

FoRÈsE. — Et il est l'oncle de Corso, ce soudard venu de Pise pour la fête, et que tu as si bien souffleté hier en pleine rue...

CiLiA. — Tiens ! il me baisait le cou !

Bellacqua. — Eh bien, la belle enfant, tu as souffleté, sans t'en douter, le neveu du Saint-Père !

GiOTTO. — Oh !le neveu !... à la mode de Rome ! (Rires des trois hommes).

CiLiA, amusée. Vraiment?

FoRÈZE. — Marforio s'est assez ég-ayé, là-bas, sur la mère de Corso, la belle Brunissende, alors que le pape Clément n'était encore que le cardinal Bertrand...

MALATESTA, parait au fond. Giotto qui l'aperi^-oit, se met vivement à chanter.

Giotto.

Pour l'amour de Florence, Etlamourde ma dame...

FoRÈSE. — Qu'est-ce donc ?

(Giotto, de son crayon, lui désigne Malalesta, qui s'est arrêté sous les arbres et regarde, tour à tour, du côté de la plaine et du c6té de sa maison. Forèse baisse la voix.)

FoRÈSE. — Ah ! Malatesta!

Bellacqua, de même. — Un ami de Corso?

Giotto. — Et surtout du pape, qui l'a détaché à Florence pour servir sa cause, lui et cet intrigant de Nello...

Bellacqua. — Délia Pielra.

Giotto. — Autre créature de sa sainteté.

Forèse. — Et digne ami de xMalatesta.

Bellacqua. — Le monstre semble soucieux.

CiLiA. — Il a peut-être fini par s'apercevoir de sa laideur.

Giotto. — L'âme chez lui est encore plus laide que le corps. C'est un homme qui n'a jamais reculé devant une vilaine besogne. Avant d'être Podestat de Pesaro, je l'ai connu condottiere au service de Pise, il y a une dizaine

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d'années, au moment où l'archevêque Rog-er fit mourir de faim Ugolin et ses fils, et excommunia notre grand et cher Dante, déjà exilé de Florence avec menace du bûcher s'il osait y reparaître.

FoRÈSE. — Hélas ! qu'est-il devenu notre cyg^ne Florentin ?

Bellacqua. — Dieu le sait !

GiOTTO. — Le déhanché depuis a fait du chemin. A la mort de Verruchio, son père, il sera à son tour podestat de Rlmini, et, en attendant, il a su épouser la plus riche héritière du lieu, la sœur de notre ami Bernardino, cette pauvre Francesca...

CiLiA. — Belle alliance ! Parlons-en !

FoRÈSE. — Une infamie, à vrai dire. Celui que Francesca désirait et croyait épouser n'était pas le déhanché, mais son frère cadet, Paolo...

CiLiA. — Beau comme le jour, celui-là.

Bellacqua. — A preuve!

(Elle montre Paolo, qui sort de la maison et traverse le pré, se dirigeant vers la gauche.)

GiOTTO. • — Par quelle ruse diabolique le déhanché prit-il la place de cet Antinous ? On ne l'a jamais bien su ; toujours est-il que la substitution eut lieu...

CiLiA. — Au grand chagrin de la pauvrette...

FoRÈSE — ... de Bernardino qui déteste son beaufrère.

Bellacqua. — ...Et de Paolo surtout, encore qu'il n'en laisse rien paraître.

(Envoyant son frère, Malatesta descend... Paolo, qui regarde du côté de la ville, fait un pas et se trouve en face de Malatesta.)

Malatesta. — Tu cherches la procession ? Elle se forme là-bas.

(Il montre la gauche. Paolo s'éloigne dans cette direction ; Malatesta le suit des yeux, puis descend à sa porte, et entre chez lui.)

GiOTro, relevant la voix. — Le déhanché est bien mal avisé, en tout cas, d'avoir installé Paolo dans sa maison. C'est le feu sous son toit.

FoRÈSE, de même. — Ces deux amoureux séparés par la trahison pourraient bien, un jour, prendre leur revanche.

Bellagqua. — Si ce n'est fait déjà.

CiLiA. — Il est donc aveugle aussi, ce bossu ?

FoRÈSE. — Et sourd. Car on jase assez par la ville.

GiOTTO. — Ni sourd ni aveugle peut-être.

FoRÈSE. — Tu crois?

GiOTTO. — Pas plus tard qu'hier, à la tombée du jour, longeant en barque le jardin de Malatesta, là-bas, sur l'Arno, j'ai vu Paolo et Francesca assis sous les arbres de la terrasse, trop près l'un de l'autre, et j'ai surpris Malatesta les observant de sa fenêtre, de l'air d'un vautour qui guette deux ramiers !

FoRÈSE. — Il est assez perfide pour leur laisser toute liberté afin de les surprendre plus sûrement.

Bellacoua. — On ferait bien d'avertir Bernardino.

CiLiA. — Oui préviendrait sa sœur.

GiOTTO. — Avertissez-le, vous autres, et le plus tôt possible, puisque je pai\s. (A Cilla.) C'est fini ! Tu peux regarder.

CiLiA. — Ouf! (Retour des danseurs au fond. Cilla descend et vient regarder son portrait, la main sur l'épaule de Giotto, encore assis, tandis que CASELLA descend en scène à droite, accompagné de PICARDA, TESSA et deux autres jeunes fdies, et vient s'asseoir sur le banc de Malatesta, accordant son luth pour chanter.) Je suis si jolie que ça?

Giotto, baisant sa main. — Bien plus jolie encore.

CiLiA. — Pourquoi in'as-tu mis des lauriers sur la tête, au lieu de roses ?

Giotto. — Pour faire de toi une muse.

Casella, chantant.

Virgile seul, le sublime poète...

(11 est Interrompu par de grands cris qui éclatent au fond.)

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