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Scène IV

DANTE, GIOTTO, CASELLA, BELLACQUA, FORÈSE

(Dès que les jeunes femmes ont disparu, les quatre amis de Dante se sont approchés de lui.)

Dante, àCasella, quand les femmes ont disparn. — Pourquoi, sous prétexte de musique, estropier les vers de ton ami ?

(Aux deux derniers mots, il rabat son capuchon et découvre

son visage.) (Tous se récrient, ardf^nts, joyeux, empressés autour de lui.)

Casella. — Dante !

Bellacqua. — Enfin !

GiOTTO. — Ah ! cher ami de ma jeunesse 1

FoRÈSE. — Notre org-iieil et notre regret!

Casella, Giotto. — Te voilà !

(Tous se groupent, assis ou debout sur les marches du piédestal, à ses pieds...)

Bellacqua. — Prenons garde I (Tous de même.)

FoRÈSE, voyant la place vide. — Non ! Personne !

Giotto. — Ils courent au-devant de la procession qui sort de la porte San Miniato.

Bellacqua. — • Et tu n'es entouré que d'amis.

Dante. — Frères bien aimés ! qu'il m'est donné de retrouver les premiers ! Toi, Forèse, et toi, Bellacqua, près de qui je fis l'apprentissag-e terrible de la g-uerre;toi, Giotto, qui fus trop peu de temps mon maître, et dont je suivais la g-loire à distance; toi, Casella, le confident de mes jeunes douleurs, toi, dont le luth m'a consolé si souvent... N'astu pas, disle-moi tout de suite, à me consoler de nouveaux deuils ■? Là-haut, au cimetière de San-Miniato, où est la tombe de Béatrix, bien d'autres tombes ont été creusées depuis mon départ...

(Il s'arrête.)

Casella, vivement. — Aucune, ni à San-Miniato ni ailleurs, où tu doives pleurer !

Dante. — Merci à Dieu et merci à toi, qui me délivres d'une long'ue angoisse ! Il m'est donc permis d'être heureux un instant, au milieu de vous, en face de ma Florence !

GiOTTO. — Comment oses-tu y revenir ! Et pourquoi ?

Dante. — Une voix venue du Ciel m'en a donné l'ordre, par deux fois... Aussi bien, j'étais las d'errer à travers le monde, éternel voyag-eur que fouaille et pousse un éternel ourag-an ! Tant de pas le long" de tant de chemins ! A travers tant de pièg-es et d'horreurs ! Des monts du Casentin à la forêt de Ravenne, de Vérone à Padoue, de Lucques à Gênes, j'ai fui la destinée, heurtant les portes qui souvent restaient closes, heureux quand l'hôte, d'abord accueillant, ne se révélait pas un ennemi, retrouvant partout ce que j'avais vu à Pise : la haine embusquée, la ruse faussant la loi, l'arg-ent chang-eant le oui en non, l'œuvre de beauté détrônée par l'œuvre de sang", les poig-nards se faisant sig-ne d'une ville à l'autre, les charrues rouillées parmi les champs en friche, des cadavres les yeux ouverts, attestant le ciel, et, sur tous les frontons des montagnes, des ruines devenues des g'ibots 1 Telle est l'Italie ! Telle est aussi la France ! A Paris, où m'attirait le rayonnement de l'Université, où ]>r6chent, en vain, tant de maîtres du beau savoir, même frénésie de g'ain, mêmes perfidies, mêmes iniquités ! La pire de toutes ! l'ég-org-ement des Templiers, ces héros qui ne sont coupables que d'être riches, et dont j'ai vu, vision infernale ! la Seine refléter les bùchei's ! (Exclamations de tous).

Casella. — Brûlés ? Ainsi, c'est vrai ? Ils ont été brûlés vifs ?

Dante. — Oui.

GiOTTO. — Tous ?

Dante. — Non. Leurchef, l'indomptable'Jacques Molay, attend encore le même supplice. Je l'ai vu assister à leur martyre. Je l'ai entendu en appeler au pape dAvignon, ig-norant. l'infortuné ! que ce Pape est, cette fois encore, le complice du roi Philippe le Beau, avec lequel il doit partag-er le butin !

GiOTTO. — Et ce pape s'appelle Clément !

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Dante. — C'est ce soir-là même que, tout frémissant encore de ce spectacle hideux, j'ai entendu la voix d'en haut qui m'ordonnait de retourner à Florence ! « C'est risquer la mort! me disais-je. ». Mais quoi ! Tout ne vautil pas mieux que celte mort de toutes les heures qui s'appelle l'exil ?.. Ah ! se tourner toujours du côté de l'horizon où est son pays, et ne le voir jamais quen sono-e ; monter et descendre l'escalier d'autrui, quêter les rayons d'un pâle soleil par des rues où l'on n'a pas couru enfant, entre des maisons où Ton ne connaît personne, sous le fracas de cloches qui n'éveillent dans l'âme aucun souvenir ! î\e jamais lire un nom ami, même sur une tombe! Se sentir partout étranger chez des étrangers dont on comprend à peine le lansfag-e et qui tournent le vôtre en dérision ; même dans la maison qui s'ouvre pour vous héberg-er, l'homme est compatissant, la femme discrète, mais les enfants s'étonnent, se montrent le proscrit, chuchottenl, et les serviteurs murmurent, soupçonneux : « Son pays l'a chassé ? Pour quel crime ? » Tant c'est l'habitude de mesurer la faute à l'infortune ! Il n'est pas jusqu'au chien du log"is, méfiant, qui ne rôde autour de vous, rebelle à vos caresses, et semble penser : « Celui-là n'est pas des nôtres ! »

Casella. — Aux plus tendres cœurs les plus rudes épines !

Dante. — Aussi quand, pour la première fois depuis tant de mois et d'années, mes pieds frôlèrentla terre latine, quand je réentendis ce parler toscan, le plus doux qui soit au monde depuis le parler de Virgile, quand, du haut de ce coteau j'aperçus l'Arno, luisant entre les tours, aux feux du soleil couchant, et les clochers éparpillant leurs carillons dans l'azur, quel tumulte en ma poitrine, et quelle ivresse ! Bien des campaniles nouveaux se dressent, (A Giotto.) tâchant d'ég-aler le tien, bien des maisons ont été détruites, à commencer par la mienne; une ceinture plus vaste de remparts enferme une cité toute blanche ;

ma ville s'est rajeunie pendant que je vieillissais ; les passants me reg-ardent sans se rappeler mon visage. Toi non plus, Florence, le fils que tu as nourri, puis chassé, tu ne le reconnais pas, mais ton fils te reconnaît, te salue et te tend les bras, même injuste et cruelle, marâtre inoubliable et toujours adorée, qui m'as poursuivi si loin de ta haine, et dont ma douleur n"a jamais pu parler qu'avec des mots d'amour!...

GiOTTO. — Essuie tes larmes ! Ton exil a pris fin !

Casella. — Et tu reviens à point pour rentrer à Florence en pleine sécurité.

FoRKSE, Bellacoua. — Eh oui !

Dante, incrédule. — Et comment?

GiOTTO. — Oublies-tu que c'est l'usag-e, le jour de la fête du printemps, que le banni qui se présente soit voué à la Vierge ?

Dante, amèrement. — Et pardonné !

Casella. — Ce pardon, c'est nous qui le demanderons en ton nom.

Dante. — Comme d'autres le demanderont pour des voleui's, pour des assassins ! Et à qui le demanderez-vous? Au Conseil de la Seig'neurie, tout à la dévotion de Malatesta ; à ce même Nello, aujourd'hui prieur, qui m'a fait exiler jadis ! Coupable, je refuserais de plier le g'enou devant ces traîtres. Innocent, c'est la justice que je réclame, et non le pardon ! Je rentrerai à Florence par la porte de l'honneur. Sinon, non.

Giotto. — Alors, puisque tu refuses...

Dante. — M'en blâmez-vous?

Giotto. — Non, certes... mais ta tête est mise à prix ! Il te faut, ou fuir...

ForÎl SE, — Ou te cacher.

Dante. — J'aurai, après m'être entendu avec Casella, à rester ici quelques jours peut-être.

Giotto. — Je vais donc m'occuper de te chercher un asile au couvent de San Miniato. Le prieur, qui fut aussi

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ton compag-non d'armes. a g'ardé fidèlement ton souvenir; dans la cellule où il te logera, tu seras en sûreté. Casella t'y conduira, à la nuit close. Je pars demain pour Avig-non, où ce pape me réclame, mais ce ne sera pas sans te revoir, et si je pouvais t'emmener avec moi !... Là-bas, tu n'aurais rien à craindre... En attendant, sois prudent. Conserve-nous le plus cher de nos amis !

FoRK-SE. — A demain!

GiOTTO. — Au petit jour.

Da>te. — A demain donc. Et bénie soit cette rencontre qui me réconforte ! Ames sœurs de la mienne, c'est vous surtout qui me rendez la patrie !

t'oRÈSE, à Giotto. — Nous te suivons et prévenons Bernardino.

Giotto. — Oui, c'est urg-ent !

(Tous tenilenl leurs mains à Dante. i

Bellagqua, à Dante. — A demain, nous aussi ! FoRÈSE. — A San Miniato.

(Ils sortent par la gauche.)

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