Scène V
(Les cantiques entendus par bouCfées pendant la scène précédente, s'éloignent.)
Dante. — Vivement. — Vite ! A présent, parle-moi d'elles ! (Avec inquiétude.) Ma bien-aimée Fia?
CASELLiV, assis à ses pieds sur la marche au-dessous. — Elle te pleure, mort ou vivant.
Dante. — Pauvre âme ! Et ma fille? Ma fille? A Sienne encore ?
Casella. — A Florence.
Dante, avec joie. — Ici?... Et vaillante et belle?
Casella. — Belle et bonne et tendre comme sa mère, et, au moindre choc, fière, ardente et volontaire, avec l'éclair de tes reg-ards dans ses yeux.
Dante. — Et heureuse?
Casella. — Très heureuse ?
Dante, respirant. — Loué soit Dieu !... Maisalors que sig-nifie ce rêve ?
Casella. — Un rêve ?
Dante — Ou plutôt non ! Pas un rêve: mais, à deux reprises, une apparition, plus lumineuse que la réalité même, de la noble dame de vertu à qui je dois d'être ce que je suis !
Casella, à mi-voix. — Béatrix ?
Dante. — Béatrix I,,. qu'une première fois dans mon sommeil, j'ai vue, aussi distinctement que je te vois I... Elle me reg-ardait longuement, douloureusement, triste encore, à n'en pas douter, de l'injure faite à sa mémoire, et d'une voix étrang-e, lointaine, qui parlait plus à mon cœur qu'à mon oreille, elle me disait : « Retourne à Florence! ».
Casella. — C'est elle ?..
Dante, l'interrompant sans répondre. — Eveillé en sursaut, je pensais. « Ce n'est qu'un song-e!.. »
Casella. — Sans doute!
Dante. — Mais, quelques jours après, un soir, la bise aigre sifflait sous ma porte mal close, la pluie fouettaitrag-eusementmes vitres ; la Seine, g-onflée par les neig-es fondues, se ruait sur les piles du pont Notre-Dame avec des rugissements de brute en démence... Tout autour de moi et dans moi n'étaient que lamentation et désespérance. J'avais encore dans les yeux la flamme du bûcher des Templiers et dans la narine l'odeur de leur chair g-rillée. Epuisé de douleur et de fatig-ue, je m'étais assoupi à la chaleur avarede mon triste foyer, quand, tout à coup, mon noir galetas s'emplitde lumière, et Béatrixse dresse devant moi, plus sévère cette fois et plus impérieuse: « Retourne à Florence! — Si tu parles ainsi, lui ai-je dit, c'est qu'il va quelque dang-er pour ma fille ou pour sa mère ? les deux peut-être ! ».. Et la chère ombre s'évanouit, sans autre
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réponse que ces mots, répétés d'une voix mourante : «Retourne, retourne à Florence ! »
Casella. — L'avis est peut-être bon !
Dante, vivement. — Tu sais ?
Casella. Rien, mais jeredoute...
Dante, vivement. — Ah! Tu vois! Tu vois !
Casella. — Tu as appris par mes lettres?...
Dante, vivement. — Des lettres ! Depuis mon départ de Vérone, je n'en ai reçu aucune...
Casella. — Mais de Pia ?
Dante. — Une seule, à Gênes ! Il y a si long-temps !... Avec ma vie errante de ville en ville !
Casella. — Tu sais du moins que la malédiction de Dieu, après la tienne, s'étant abattue sur Pise, mon scélérat de cousin Nello est revenu avec Pia à Florence, où il s'est fait nommer prieur ? Et qu'il ne quitte g'uère pour son habitation de Volterra, que l'été, à cause des chaleurs, ou l'automne, pour la chasse.
Dante. — On me l'a dit.
Casella. — Et qu'Ettore, le frère de Pia, étant mort, Pia a recueilli chez elle celle qui passe pour la fille d'Ettore.
Dante. — Ma Gemma ! C'est toi qui me l'apprends.
Casella. — Enfin que Bernardino s'est pris pour ta fille d'une belle passion.
Dante. — Bernardino ?
Casella. — Dei Polentani...
Dante. — Oui m'a si vaillamment défendu à Pise "?
Casella. — Oui... Gemma lui est fiancée, et il doit l'épouser dans un mois...
Dante. — Ah ! bien ! cela ! bien ! Et tu crains ?
Casella. — Oui !... Pia, sans nouvelles de toi, désolée, te croyant mort, n'avait d'autre consolation que .sa tendresse pour votre enfant qu'elle ne voyait que de loin en loin, et presque à la dérobée, Nello étant en fort mauvais termes avec Eltore...
Dante. — Xatuiellemcnl ! l'eau el le t'eu !
Gasella. — Quand Gemma lui fut amenée, elle eut une telle explosion de joie, la couvrant de baisers frénétiques...
Dante. — Que Nello s'en étonna.?.
Gasella. — Et, pourla première fois, soupçonna la tante d'être en réalité la mère. Je le devinai à certaines questions, qu'il me posa sur la naissance de Gemma, tandis qu'il était de séjour à Venise. Je fis la bête, et mes réponses ne furent bonnes qu'à le dérouter. Il n'insista plus ; mais m'éloig-na tout doucement de son log-is, et ce qui s'y est passé depuis je l'ignore. Sinon que Pia est, paraît-il, tombée malade.
Dante. — Gravement ?
Gasella. — Qui le sait ? Le mois dernier, il l'a conduite à Volterra, où, dit-il, l'air de la montag-ne la remettra.
Dante, avec un geste de dépit. — J'j serai dès demain, et je saurai bien la voir et me concerter avec elle pour son salut et celui de l'enfant.
Gasella. — Moins facilement que tu ne crois !... Gemma pensait être du voyag-e ; Nello s'y est refusé, et a laissé celle qu'il traite encore comme sa nièce à la garde de la sœur de Bernardino, Francesca, qui a épousé INIalatesla et habite cette maison.
Dante. — Gelle-ci ?
Gasella. — Oui.
Dante, debout, vivement, gagnant la droite, et regardant le casin de Malatesta. — Et c'est là qu'est ma fille ?
Gasella, debout. — G'est là !
Dante, s'exaltant. — Linstint m'attirait à cette porte ! Ou plutôt, c'est toi, g"énéreuse Béatrix, qui m'yas conduit!
Gasella. —Plus bas!
Dante. — En ce moment, elle est là, n'est-ce pas ?
Gasella. — Non!... Elle suit la procession avec Fi^ancesca.
(Les chants se rapprochent elles cloches sonnent.)
Dante. — Encore et toujours Béatrix ! Ces chants, ces torches, ces cloches pleurant le jour qui meurt... C'est à pareille heure, à cette même fête du printemps, que, tout enfant, jel'ai vue pour la première fois, sortant, avec Pia, de Saint-Jean, des lis à la main... Ma vie commençait, ce jour-là, sous l'ég-ide de celle qui, trop oubliée depuis, se venge comme on se veng-e au paradis, en ra'envoyant au secours de tout ce que j'aime!... (Les chants s'éloignent.) La procession rentre dans la ville?
Casella. — Oui.
Dante. — Alors ma Gemma va rentrer chez elle?
Casella. — C'est probable !... attendons... (Un groupe de jeunes filles couronnées de fleurs paraît, des lis à la main. Bavardages. Gaités.) Voici les jeunes Florentines du quartier, qui se dispersent et caquettent avec leurs g-alants, avant de rentrer chez elles... (De ce groupe se détachent FRAN- CESCA et GEMMA, frais visages encadrés de blanc. UNE MATRONE à cheveux gris les suit. Des Florentines font la conduite aux jeunes femmes.