DANTE, CASELLA, GEMMA
LA GOL'VERNANTE
Casella, saluant Gemma, pour l'empêcher d'entrer dans la maison. — Charmante cousine...
Gemma.— Ah! Casella! Vous n'avez pas vu Bernardino?
Gasella. — Si fait... tout à l'heure, ici même ! Gemma. — Il n'est pas venu à la procession. Casella. — Se peut-il?
Gemma. — Dites-lui que je suis très fâchée. Casella, riant. — Et que vous ne l'aimez plus ? Gemma, de mAme, gainient. — Oh non !
(Elle va pour entrer dans la maison.)
Casella. — Vous auriez tort. Il mérite qu'on l'aime. J'en prends à témoin (Montrant le moine.) quelqu'un qui le connaît bien.
Gemma, (Gemma s'arrête et s'adresse à Dante qui s'est approché. — Vous connaissez Bernardino ?
Dante, troublé. — Moi ? Bernardino? Oui, depuis long'temps... Je l'ai vu si vaillant... certain jour, à Pise !
Gemma, vivement. — Où il a défendu Dante...
Dante, de même. — Vous savez'?
Gemma, regardant Casella. — Par Casella, son ami et le mien.
Dante, très ému. — Dante n'est donc pas un inconnu pour vous ?
Gemma. — Ohl certes non ! Mon pèreEllore m'a appris à l'admirer.
Dante. — Le noble Ettore était en effet de mes amis... Je veux dire des amis de Dante et des miens ! Je vous ai vue chez lui jadis...
Gemma. — Chez mon père?
Dante. — A Sienne. Vous aviez sept ans à peine et vous étiez déjà très jolie, très ressemblante à votre mère.
Gemma. — Vous avez connu ma mère ?
Dante. — Oui.
Gemma. — Moi pas. Je venais à peine de naître quand elle est morte : est-ce vrai ce que mon père me disait, de sa ressemblance avec ma tante ?
(Dante, sans répondre, la regarde avec adoration.)
Casella. vivement. — Madonna Pia !
Dante. — Votre tante... Oui, oh oui... En voyant l'une, c'est comme si vous voyez l'autre.
Gemma. — Il paraît. Aussi je la reg-arde tant que j'ai d'yeux. Dans ma pensée, elles se confondent! si bien que, lorsque nous sommes seules, ma tante et moi, je l'appelle maman !
Dante. — Ah certes! Votre mère, c'est elle ! Par sa tendresse ! Le jour où je suis allé vous voir, je venais de sa part.
Gemma. — Je cherche dans mes souvenirs, je ne vous retrouve pas.
Dante. — Il y a plus de dix ans déjà.
Gemma. — Est-ce que vous étiez moine, alors ?
Dante. — Non.
Gemma. — Ah ! voilà !
Dante. — Je vous apportais son cadeau : une poupée.
Gemma, vivement. — Vêtue en maug-rabine. Oh oui, oui ! Je me rappelle la poupée.
Dante. — Tout de suite vous êtes allée la montrer à votre nourrice.
Gemma. — Sandra...
Dante. — Et, pour me dire adieu, vous haussant sur vos petits pieds, vous avez passé vos bras mig-nons autour de mon cou, en médisant : Embrassez-la |)our moi, cette tante chérie !.. Et vous me tendiez vos belles joues roses !...
Gemma, gênée. — J'étais petite alors !...
Dante, vivement. — Et je ne portais pas cette robe sacrée! Mais je n'en veux pas tant. Laissez-moi seulement serrer vos chères mains dans les miennes.
Gemma, lui tendant la main. — Oh! cela de g-rand cœur !
Dante, luttant contre son émotion et toujours prêt à se trahir. — Ah chère, chère enfant !... J'ai le droit de vous parler ainsi, croyez-le... Casella vous le dira... Mon âge, ma tendre affection pour Ettorc. . pour votre mère... que tout en vous me rappelle... Ah ! tellement ! Ces yeux limpi- I. 16.
des... Cette voix... Votre voix surtout... Tant de souvenirs à la fols... de ma jeunesse, de mes jours heureux... Et tant de peines à la suite... Pardonnez-moi ces larmes, mon enfant, les premières, depuis dix ans, que ne m'arrache pas la douleur I...
Gemma, affectueuse. — Vous êtes malheureux ?
Dante, vivement. — Oh ! non! Oh ! Dieu non ! Pas en ce moment!... Je suis très heureux au contraire... très... très heureux !
Casella, le voyant prêt à se trahir et à prendre la jeune fille dans ses bras, lui touche l'épaule. — Ami !
Dante. — Pardon, je m'oublie... Cette joie, que vous ne pouvez comprendre, vous étonne, vous trouble ! Pardon... Pardon !... Allez !... Chère et belle enfant ! Allez en paix...
Gemma. — Adieu, mon père !
Dante. — Au revoir, ma fille !...
(Gemma rentre chez Malatesta, suivie de sa gouvernante. La nuit est venue. La lune qui se lève commence à éclairer le faîte des maisons.)