‹ ThéâtreChapitre 123 sur 148 · Scène II · texte numérisé non relu

Scène II

Les mêmes, DANTE vient à elle.

PiA. — Non! Non ! Ne me touche pas de tes mains de fantôme! Je mourrais tout de suite.

Dan'te. — Pauvre âme en peine ! Ce n'est pas un spectre qui te parle ! (II l'a prise par les poignets.) Reconnais-moi !

Fia. — Grâce!

Dante. — Ah ! tu reconnaîtras mes baisers ! (Il l'attire sur son cœur et s'empare de sa bouche.)

Fia. — Dieu bon ! Est-ce vi-ai ? Tu vis, mon bien-aimé !

Dante. — Oui.

Fia. — Ce sont tes bras qui me tiennent?

Dante. — Oui !

Fia. — Enfin !... Tiens-moi bien! Ne me laisse pas m'en aller encore... Je tombe... Tu vois... le gouffre...

(Ses yeux se ferment, elle glisse, défaillante, sur les coussins.)

Dante. — Pia ! Mon amour !.. Sandra ! Cette pâleur?.. La sueur qui l'inonde est g"lacée ! (Il la soulève.) Son cœur, je ne sens plus son cœur!... (à Pia) Réponds-moi ! Vite ! Tu ne vas pas mourir maintenant ?

Fia. — Non !

Dante. — Elle a parlé !

Fia. — Non, je ne veux pas mourir. N'aie pas peur! C'est la joie de ton retour, trop forte, et que mon sein ne pouvait contenir... (S'efîorçant de sourire.) Je suis très affaiblie...

Dante, en lui faisant, avec Sandra, un dossier de coussins. — Chère adorée ! Je sais... J'ai tout appris à Florence, où j'accourais sur l'ordre de la morte.

Fia. — Béatrix?

Dante. — Qui nous a pardonné, puisque j'arrive à temps pour ton salut !

294 THEATRE D'EMILE MOREÂU

PiA. — Hélas !

Dante. — Tu ne me crois pas?

PiA. — Si. C'est une autre pensée. Je veux dire : pas tout de suite! Je ne pourrais pas; il me semble que la foudre vient de me frapper... Laisse-moi me remettre... Assieds-toi là. Parle-moi de ma fille ! Si tu en sais quelque chose... Elle est aux mains de Nello ?

Dante. — Elle te sera bientôt rendue.

PiA. — Tu le dis pour m'apaiser.

Dante. — Je le dis parce que j'en suis sûr ! Je Tai revue.

PiA. — Gemma?

Dante. — Oui, g-râce àCasella. Je lui ai parlé...

PiA. — Toi ?

Dante. — Sous l'habit d'un moine... Et j'allais l'enlever de la maison de Malatesta, quand, amené là, par un valet, — je te dirai comment, — je me heurte à Nello, qui me reconnaît...

PiA. — Seig-neur!

Dante. — ... entraîne Gemma, emplit la maison de ses hurlements : « C'est Dante ! Emparez-vous de lui ! »

PiA. — Attends que je respire un peu.

Dante. — Boire, veux-tu boire ? Sandra?

PiA. — Volontiers.

Dante, à Sandra qui présente un breuvage. — Moi. (Il le lui tend.)

PiA. — Doucement ! Là... merci. Et alors?... Gemma?..

Dante. — La lui reprendre, il n'y fallait plus song-er : Ostasio accourait avec des sbires... Casella, ses amis et moi, nous nous frayons un chemin vers la barque qui devait enlever ma fille, nous traversons deux fois l'Arno, éçarons ceux qui nous poursuivent, arrivons enfin à San-Miniato, où Giotto m'avait assuré un abri. « Je retourne surveiller Nello », me dit Casella, « Giotto te tiendra au courant. » J'attends... dans quelle anxiété !... Les

heures passent... Personne! A la fin, Giotto accourt: « Casella », dit-il, « Forèse, Bellacqua, et une quinzaine de leurs amis sont montés à cheval en toute hâte, sans avoir le temps de te prévenir. Mais voici une lettre de Casella! » La lettre disait « : Nello vient de partir avec Gemma, pour Volterra. »

PiA. — Il va l'amener ici !... Pour la faire mourir comme moi de cette fièvre !

Dante. — Non! Je l'ai cru d'abord et suis venu droit à Cécina dans cette pensée. Mais il y serait arrivé avant moi. Nos amis, d'ailleurs, ne l'ont pas cru ! car la lettre ajoutait: «Cours auprès de Pia. Arec l'avance que nous avons sur toi, nous aurons rejoint Nello sur la route, ou à Volterra, nous lui aurons repris Gemma et arriverons avec elle à Cécina presque aussitôt que toi. 11 y a plus d'une heure achevai de Volterra à la villa ! »

Fia. — Et si Nello l'a tuée en route?

Dante. — Il l'eût tuée à Florence, etn'eût pas emmené, avec elle, deux serviteurs, pour les faire témoins d'un meurtre.

Fia. — Alors pourquoi la conduit-il à Volterra?

Dante. — Pour l'emprisonner dans son palais désert, ce qui est bien la veng-eance qu'il a dû choisir.

Fia. — Et si tes amis n'arrivent pas à temps pour l'en empêcher ?

Dante. — Ils n'ont pu manquer de rejoindre Nello et ses g"ens, qui, chevauchant en compagnie de Gemma, allaient moins bon train.

Fia. — Ont-ils pu la lui reprendre ?

Dante. — Ils sont ving-t. et Nello n'a que deux hommes avec lui.

Fia. — Dieu t'entende! Ce qui me tuait, vois-tu, c'est la pensée que moi, sa mère, je l'avais perdue !

Dante. — Toi ?

Fia. — Car voilà à quoi il étaitarrivé, le misérable ! Le jour où me fut amenée cellejdont je croyais que le vrai père

aussi était mort, mes larmes pour toi, ma joie pour elle, avaient eu pour témoin le plussoupçonneux des hommes... Je le compris trop tard... J'eus beau me contraindre, éteindre dans mes yeux la tendresse, espacer, mesurer mes baisers, j'avais réveillé sa méfiance, je me sentais g-uettée, fouillée par son reg^ard... Tout le travail qui se faisait en lui, je le notais, heure par heure ; je le voyais, rapprochant ses souvenirs de renseig"nements que lui fournissait Ostasio, siîns doute... J'aurais pu fixer le moment où il cfonstata que mon voyag-e à Sienne avait concordé avec son ambassade à Venise, et que Gemma était née à cette époque. Impatientd'une preuve, il me tendit enfin un piège... Un jour de chasse, brusquement, il "vint m'avertir que Gemma avait été renversée, blessée par un cheval emporté... Je m'évanouis, et je crois bien avoir crié: « Ma fille ! «

Dante. — Ce cri-là, tu pouvais encore l'expliquer...

PiA. — Aussi voulut-il mieux... Il me sépara de mon enfant, et m'amena ici, me déclarant que j'y resterais à respirer cette sueur empestée des Maremmes, tant que je ne lui aurais pas tout avoué !...

Dante. — Démon !

PiA. — A commencer par le nom de mon amant... Il eut beau s'obstiner, promettre l'oubli, lever son poig-nard, il n'obtint rien de moi... — « Je le connais ! criait-il, c'est l'homme que j'ai fait exiler, n'est-ce pas ? et qu'on dit être mort... » Pas un mot, il ne m'arracha pas un mot qui pût l'autoriser à croire, ni que Gemma est en effet .ma fille, ni que tu es son père... Et le supplice se prolong-ea... Mon malaise, ma faiblesse augmentant chaque jour, à chaque bouffée d'air, en même temps que s'exaspérait la rage de Nello, qui comptait les heures et sentait qu'il prenait la fièvre à son tour, et risquait sa vie en même temps qu'il abrég-eait la mienne...

Dante, attestant les murs. — Ah ! l'Enfer n'est pas où Virg-ile l'a vu, il est ici !

DAiNTE 297

Pi.\, qui sessout'lle. — Donne à boire encore.

Dante, en la servant. — Repose-toi...

PiA. — Non ! Non ! 11 faut que tu saches tout... (à Sandra, debout près de la porte, et qui regarde au dehors.) Ils ne viennent pas ?

Sandha. — Je ne vois rien...

PiA. — Un malin, je me réveillai tellement exténuée... je crus que je ne verrais pas la fin du jour... (Dante sans répondre, la serre dans ses bras)... J'eus peur de mourir sans être réconciliée avec Dieu... Je réclamai l'assistance d'un prêtre, que je désig-nai moi-même, sûre que celui-là ne me trahirait pas.. Je n'avais pas prévu une autre trahison ! Quand le prêtre entra pour recevoir ma confession, Nello, qui avait fait semblant de s'éloig-ner, était blotti derrière cette tapisserie !...

Dan'te. — Et, croyant parler devant Dieu seul...

Fia. — Je parlais devant lui !

Dante. — 0 monstre !

PiA. — Quand il eut appris tout ce qu'il voulait savoir, hors ton nom, que je ne dis pas, il se montra, et, dernière atrocité, chassa le prêtre, sans lui permettre de m'absoudre.

Dante. — Dieu t'absoudra !'

PiA. — Qu'il me punisse ! qu'il m'éloigne éternellemeni du Paradis ! mais qu'il vienne au secours de Gemma !

(Bruit de voix et de chevaux au dehors.)

Sandha, qui était sur la terrasse, revient, criant. — Les voici !

Dante. — Dieu t'a entendue !-

Sandra^ qui retourne au dehors. — Venez ! Vite!

PiA, à Dante. — Soutiens-moi ! Qu'elle me trouve debout ! .. Et donne-moi mon manteau... qu'elle ne me voie pas trembler.

Casella, du jardin. — Vous autres, faites le g'uet !

Page 1