‹ ThéâtreChapitre 139 sur 148 · LA BARQUE DE CARON · texte numérisé non relu

LA BARQUE DE CARON

La fumée se dissipe en partie, et VIRGILE apparaît avec DANTE, au fond, dans une sorte de grotte, voûte basse d'où pendent des stalactites, que forment à droite et à gauche des falaises, et où la nuit est si épaisse que les êtres et les choses y semblent faits de brume.

Dante. — Ce bruit à nos pieds comme le tremblement de la mer ?

Virgile. — C'est le clapotement du fleuve de poix.

(Le fleuve où se dressent, vagues, des torses de damnés, coule devant eux ; en avant du fleuve, sur la rive gauche, des groupes semblent attendre. Sous une sorte de porche, à gauche, une barque apparaît.)

Dante. — Cette barque ? et cet homme échevelé, aux yeux de braise, qui semble glisser sur cette eau noire où flottent tant de vivantes épaves?

Virgile. — C'est Caron, le passeur des morts...

(Les groupes s'empressent... C'est lui qu'ils attendaient. Caron dirige sa barque droit sur Dante.)

Caron, avant d'aborder. — Qui donc es-tu, toi qui promènes l'ombre d'un corps réel dans la demeure des fantômes ?

Dante, à Virgile. — Réponds-lui !... Protèg-e-moi !

Virgile, à Caron. — Celui que tu me vois conduire vient ici sur la prière d'une âme admise aux extases du paradis !

Caron. — Qu'il entre donc ! (Il aide Dante et Virgile à monter dans sa barque, et se met à les mener vers la droite, non sans gémir). Que c'est lourd, un vivant !... (Les damnés restés sur le bord et ceux qui nagent dans le fleuve, s'accrochent à la barque, des dents et des ongles, et Dante, effaré, se serre contre

Virgile. Caron les frappe de sa rame.) A bas, race maudite ! A bas !

(La barque disparait La falaise de droite se déplace vers la gauche, le choeur tragique continue ;)

« Maudits soient nos pères et nos mères, et le jour et l'heure où nous sommes nés ! »

(L'évolution de la falaise achevée, la barque réapparaît à droite, deuxième plan ; au delà du fleuve, s'ébauchent des remparts effrayants.)

D.\NTE. — Ces tours?

Virgile. — C'est la ville où règ-ne Satan. Dante, à lui-même. — La forteresse où je voyais entraîner Gemma ressemblait à celle-ci.

(Au delà du fleuve, rampe et déflle ime foule innombrable qui ne cesse de gémir.)

Virgile. — Tu vois ceux qu'a perdus l'amour de larg-ent, les voleurs, les usuriers...

Dante. — Quelle cohue !... Ceux-là, qui poussent des sacs pleins d'où s'échappe de l'or qu'ils se disputent, accroupis dans la boue?

Virgile. — Les avares.

Dante. — ^'tceux qui grattent leurs lèpres?

Virgile. — < Les faussaires.

Dante. — Sous ces chappes dorées, là-bas, comme ils se traînent !

Virgile. — Les chapes sont de plomb, manteau réservé aux hypocrites! Et voici les juqes qui ont trafiqué de la justice.

Dante. — Ces misérables qui se débattent dans la poix bouillante.^

Virgile. — Oui.

Dante, à Caron. — Ah ! prends g-arde, là ! Ne vois-tu pas ces serpents monstrueux dont les anneaux étreig-nent?...

Virgile. — Les vicieux.

Dante. — Quelle rançon de la volupté ! ^La. barque s'est

arrêtée^, 3* plan gauche, au bord d'un gouffre, sur les parois duquel d'autres damnés, couverts de sang, agitant des bras tranchés, ruisselants. Le Dante, qui a mis pied à terre avec Virgile, se penche sur le gouffre, pendant que la barque s'éloigne à droite par où elle est arrivée.) Dans ces poitrines tailladées de coups d'épée ont battu les cœurs ?...

Virgile. — Des violents.

(Bertrand de Born apparaît, sa tête à la main. Dante recule, avec un cri d effroi.)

Dante. — N'approche pas ! Que me veux-tu? décapité qui portes ta tète comme une lanterne?

Virgile. — Tu parles à un poète haineux qui souffla la g-uerre entre le père et le fils.

Dante. — Le châtiment remonterait donc du crime à celui qui l'a fait commettre? Alors, d'où vient que je ne vois pas, parmi ce troupeau de créatures éplorées,les pasteurs coupables qui les ont poussées hors du droit chemin ?

Virgile. — Tu veux parler de ceux qui ont déshonoré leur titre auçuste de prêtres ou de princes, de papes ou de rois? Tu vas les voir. Interroge-les, et ainsi qu'on te l'a déjà dit, donne à couver à ta mémoire les réponses qu'il te feront. Viens ! Suis-moi ! Descends ! (Les fumées se sont mêlées de flammes.)

Dante, hésitant. — A travers ces flammes? Virgile. — Oui !

Dante. — Allons?

(Paternel, Virgile l'abrite de son manteau. Ils disparaissent, escortés par la malédiction des damnés.)

Choeur

« Horribles sont les flammes

Qui rongent notre chair et calcinent nos os ;

Mais plus horribles sont les feux qui dévorent nos âmes ! »

DAiNTE 321

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