LA BARQUE DE CARON
La fumée se dissipe en partie, et VIRGILE apparaît avec DANTE, au fond, dans une sorte de grotte, voûte basse d'où pendent des stalactites, que forment à droite et à gauche des falaises, et où la nuit est si épaisse que les êtres et les choses y semblent faits de brume.
Dante. — Ce bruit à nos pieds comme le tremblement de la mer ?
Virgile. — C'est le clapotement du fleuve de poix.
(Le fleuve où se dressent, vagues, des torses de damnés, coule devant eux ; en avant du fleuve, sur la rive gauche, des groupes semblent attendre. Sous une sorte de porche, à gauche, une barque apparaît.)
Dante. — Cette barque ? et cet homme échevelé, aux yeux de braise, qui semble glisser sur cette eau noire où flottent tant de vivantes épaves?
Virgile. — C'est Caron, le passeur des morts...
(Les groupes s'empressent... C'est lui qu'ils attendaient. Caron dirige sa barque droit sur Dante.)
Caron, avant d'aborder. — Qui donc es-tu, toi qui promènes l'ombre d'un corps réel dans la demeure des fantômes ?
Dante, à Virgile. — Réponds-lui !... Protèg-e-moi !
Virgile, à Caron. — Celui que tu me vois conduire vient ici sur la prière d'une âme admise aux extases du paradis !
Caron. — Qu'il entre donc ! (Il aide Dante et Virgile à monter dans sa barque, et se met à les mener vers la droite, non sans gémir). Que c'est lourd, un vivant !... (Les damnés restés sur le bord et ceux qui nagent dans le fleuve, s'accrochent à la barque, des dents et des ongles, et Dante, effaré, se serre contre
Virgile. Caron les frappe de sa rame.) A bas, race maudite ! A bas !
(La barque disparait La falaise de droite se déplace vers la gauche, le choeur tragique continue ;)
« Maudits soient nos pères et nos mères, et le jour et l'heure où nous sommes nés ! »
(L'évolution de la falaise achevée, la barque réapparaît à droite, deuxième plan ; au delà du fleuve, s'ébauchent des remparts effrayants.)
D.\NTE. — Ces tours?
Virgile. — C'est la ville où règ-ne Satan. Dante, à lui-même. — La forteresse où je voyais entraîner Gemma ressemblait à celle-ci.
(Au delà du fleuve, rampe et déflle ime foule innombrable qui ne cesse de gémir.)
Virgile. — Tu vois ceux qu'a perdus l'amour de larg-ent, les voleurs, les usuriers...
Dante. — Quelle cohue !... Ceux-là, qui poussent des sacs pleins d'où s'échappe de l'or qu'ils se disputent, accroupis dans la boue?
Virgile. — Les avares.
Dante. — ^'tceux qui grattent leurs lèpres?
Virgile. — < Les faussaires.
Dante. — Sous ces chappes dorées, là-bas, comme ils se traînent !
Virgile. — Les chapes sont de plomb, manteau réservé aux hypocrites! Et voici les juqes qui ont trafiqué de la justice.
Dante. — Ces misérables qui se débattent dans la poix bouillante.^
Virgile. — Oui.
Dante, à Caron. — Ah ! prends g-arde, là ! Ne vois-tu pas ces serpents monstrueux dont les anneaux étreig-nent?...
Virgile. — Les vicieux.
Dante. — Quelle rançon de la volupté ! ^La. barque s'est
arrêtée^, 3* plan gauche, au bord d'un gouffre, sur les parois duquel d'autres damnés, couverts de sang, agitant des bras tranchés, ruisselants. Le Dante, qui a mis pied à terre avec Virgile, se penche sur le gouffre, pendant que la barque s'éloigne à droite par où elle est arrivée.) Dans ces poitrines tailladées de coups d'épée ont battu les cœurs ?...
Virgile. — Des violents.
(Bertrand de Born apparaît, sa tête à la main. Dante recule, avec un cri d effroi.)
Dante. — N'approche pas ! Que me veux-tu? décapité qui portes ta tète comme une lanterne?
Virgile. — Tu parles à un poète haineux qui souffla la g-uerre entre le père et le fils.
Dante. — Le châtiment remonterait donc du crime à celui qui l'a fait commettre? Alors, d'où vient que je ne vois pas, parmi ce troupeau de créatures éplorées,les pasteurs coupables qui les ont poussées hors du droit chemin ?
Virgile. — Tu veux parler de ceux qui ont déshonoré leur titre auçuste de prêtres ou de princes, de papes ou de rois? Tu vas les voir. Interroge-les, et ainsi qu'on te l'a déjà dit, donne à couver à ta mémoire les réponses qu'il te feront. Viens ! Suis-moi ! Descends ! (Les fumées se sont mêlées de flammes.)
Dante, hésitant. — A travers ces flammes? Virgile. — Oui !
Dante. — Allons?
(Paternel, Virgile l'abrite de son manteau. Ils disparaissent, escortés par la malédiction des damnés.)
Choeur
« Horribles sont les flammes
Qui rongent notre chair et calcinent nos os ;
Mais plus horribles sont les feux qui dévorent nos âmes ! »
DAiNTE 321