LES FOSSES FUMANTES
Les rochers de gauche se déplacent vers la droite et deviennent, dans ce mouvement, une forêt d'arbres dépouillés, pareils à des squelettes, tordant des bras désespérés. Cette ferme finit en pente douce. — Quand elle s'est déplacée, Dante et son guide sont au fond d'un entonnoir de lave, sol de scories interrompu par des fissures d'où s'échappent des jets de soufre, et bossuée de pierres tombales.
Virgile. — Prends g-arde à ne pas mettre les pieds sur ces pustules brûlantes !
Dante. — Un Etna g-ronde-t-il au fond de ces g^ouffres ? Ces dalles où des noms sont g-ravés ?..
Virgile. — Elles tiennent, emprisonnés dans la flamme, les pasteurs qui ont donné le mauvais exemple au troupeau.
D.\NTE, lisant sur une tombe. — « Boniface VIII » Le pape d'Anag-ni ?
BOMFACE. — Oui.
(La pierre se lève. Le vieux pape frénétique apparaît, cadavre encore coiffé, sur ses cheveux blancs, d'une tiare à demi consumée, vêtu d'une soutane blanche en lambeaux. Il s'adosse au couvercle de sa tombe, éclairée sinistrement par le feu qui lui brîile les pieds.)
Boniface. — Est-ce toi, Clément ?
Dante. — Que dit-il ?
Boniface. — Excuse-moi ; je te reconnais pour le poète exilé de Provence, qui vint me trouver au nom des bannis. Je t'avais pris pour le pape d'Avig-non, qui, de même qu'il m'a remplacé sur le trône de l'apôtre, doit me remplacer dans la tombe de feu.
Dante. — Tu souffres ce tourment en expiation de quel crime? Est-ce pour avoir forcé, par une ruse infâme, le pauvre Pape Célestin à te céder la tiare ?
BoMFAGE. — Il ne m'a pas suffi de le renvoyer à son couvent... Je l'ai fait étrang-ler.
DA^'TE. — Ce vieil homme ing-énu ?
BoNiFACE. — Mais j'avais un complice, le cardinal Bertrand, aujourd'hui Clément V... C^est lui qui me succédera dans cette fosse.
Dante. — Clément?
(En face de la fosse de Boniface, une autre fosse s'ouvre. Encore vêtu, au milieu des flammes, d'un haillon de pourpre, un spectre à cheveux blonds se dresse.)
Le Spectre. — Qu'il vienne vite ! et expie à son tour le crime qu'il m'a fait commettre, à moi !
Dante. — Toutes les mâchoires de la .mort vont-elles vomir leur proie ? Ton nom ?
Le Spectre. — Je m'appelais, là-haut, Orsini. J'étais cardinal, au temps où était pape ce Benoît, dont Clément s'impatienta d'attendre la mort.
Dante. — Encore Clément?
Orsini. — Tu sais que Benoît est mort à Pérouse, pour avoir mang^é des fig-ues-fleurs, que lui apporta un jeune homme dég-uisé en relig-ieuse ? Ce jeune homme, c'était moi. Et c'est pour que je ne le dénonce pas, que Clément m'a fait tuer, d'un coup d'arquebuse, dont la cicatrice est là.
(Il montre son front. Dante s'approche. Un troisième spectre surgit derrière lui dans les flammes, vêtu d'un reste d'armure et de sureot où lacroix du Temple est encore visible.)
Le Troisième Spectre. — Patience ! Orsini ! Patience ! Boniface ! Celui que vous attendez, celui par qui je suis ici, vous ne l'attendrez g-uère !
Dante, qui s'est retourné. — Jacques Molay ! Le Commandeur des Templiers... Mort, toi aussi !...
Molay. — J'ai été livré au bûcher, hier, avant le coucher du soleil.
Dante. — As-tu donc été reconnu coupable?
Molay. — D'avarice et d'org-ueil; mais de ces fautes-là,
je n'avais à répondre qu'à Dieu. Le pape et le roi de France m'ont condamné aux flammes pour s'approprier mes richesses ! Au moment de mourir, j'ai assig-né Philippe le Beau à paraître devant Dieu dans un an. Et maintenant, sojez-en témoins tous ! j'assig-ne Clément à me suivre en enfer dans un mois !... Mon âme s'est séparée de mon corps, hier, vingtième jour de Mars, au moment où sonnait la sixième heure après-midi ; le vingtième jour d'avril à la même heure, il sera des nôtres. Orsim et Boxiface. — Enfin !...
(Les fosses se referment. Une pluie de flammes commence à tomber.)
Dante. — Pourquoi ceci ? Quel profit puis-je tirer de ces révélations ?
Vigile. — Tu le sauras. Tu n'as pas vu tous les soupiraux de l'abîme; encore moins tous ses prisonniers. Suismoi.
Choeur
Le froid qui nous glace le sang- Nous fait croire à la mort prochaine, Mais le froid est toujours croissant, Et la mort est toujours lointaine.