Scène III
La grande porte de gaucbe s'ouvre, laissant apercevoir un instant la salle du festin et la cour profane d Avignon. LE PAPE parait,
appuyé sut" lioiix moines, les joues creuses, les yeux creux, et descend péniblement les marches. L'Inquisiteur s'incline.)
Clément, s'adressant à lui. — Puisse ce que tu as à me dire m'intéresser plus que leurs chansons ! qui m'exaspèrent ! Assez de musique pour aujourd'hui ! (Ce disant, il vient s'asseoir péniblement dans le fauteuil que lui avancent les moines. Derrière le page, qui a pris son ordre, la porte s'est refermée.) — De quoi s'ag-it-il ?
L'Inquisiteur. — Des accusés qui ont comparu tout à l'heure devant le Tribunal de la Foi !
Clément. — Tu as des doutes sur leur culpabilité ?
L'Inquisiteur. — Je n'en ai jamais eu.
Clément. — A la bonne heure !
L'Inquisiteur. — Tous ceux qui restaient dans nos prisons, et que nous venons de jug-er, sont condamnés.
Giotto, à lui-même. — Dieu bon !
Clément. — Alors?
L'Inquisiteur. — Je demande s'ils doivent être brûlés tout de suite, ou s'il faut les réserver pour la fête de sainte Hélène ?
Clément. — Pour la fête, on en trouvera d'autres ! Brûlons ceux-ci d'abord, cela fera plaisir à mon brave peuple d'Avig-non. Combien sont-ils?
L'Inquisiteur. — Douze !
Clément. — Seulement ? Des femmes ?
L'Inquisiteur. — Trois. Une Egyptienne sorcière Une Anglaise, hérétique. Et une Florentine ou Siennoise, qui s'est évadée de son couvent, et dont le fiancé a eu l'audace ..
Giotto, brusque. — Je m'excuse d'interrompre Votre Eminence...
Clément. — Ou'est-ce qui t'arrive, Giolto ?
Giotto. — A moi ? Voilà. Depuis que j'ai l'honneur
d'être son hôte. Votre Sainteté a bien voulu me répéter, à
plusieurs reprises, qu'elle était contente de moi comme
peintre et aussi comme conteur, et que, pour le talent que
j'avais eu de la faire rire quelquefois, elle m'autorisait à lui demander, à l'occasion, une faveur, à condition que cette faveur ne lui coûte pas trop cher.
Clément. — Tant de g-ens s'appliquent à me ruiner ! Autrefois, c'était mon neveu, le pauvre Corso, dont Dieu ait l'âme ! Aujourd'hui, c'est sa mère... Bref?
GiOTTO. — La faveur que je demande à Votre Sainteté ne lui coûtera rien. Au contraire. Je m'engag-e à achever ces fresques g-ratuitement, si vous daignez être pitoyable à Gemma...
Clément. — Gemma?
GiOTTO. — Gemma dei Tolomei, la Florentine en question...
L'Inquisiteur, vivement. — Saint-Père !..
Clément. — Laisse-le parler... (A Giotto.) Tu la connais?
GiOTTO. — Nous sommes compatriotes... Elle est fille de g-ens qui mesonttrès chers...
Clément. — Et jolie?
Giotto. — Très jolie ! un modèle admirable pour ma fig-ure de Madame la Vierg-e !...
Clément. — Oui. Enfin, tu l'aimes ?
Giotto. — Non ! Foi de Giotto !
Clémi:nt. — Tu mens ! Ta voix tremble !
Giotto. — C'est que je suis l'ami de Bernardino dei Polentani, son fiancé...
L'Inquisiteur. — Son complice !
Giotto, essayant de rire. — Oh ! complice !... Elle n'est pas coupable...
L'Inquisiteur. — Elle est coupable puisqu'elle est condamnée.
Giotto. — Soit, mais je suis convaincu que, si Sa Sainteté daignait l'entendre, elle et Bernardino...
L'Inquisiteur. — Messire Giotto tient à ce que Sa Sainteté les entende, elle et lui?...
Giotto. — Avec la permission de Votre Éminence !
L'Inquisiteur. — Je le permets (Au Dominicain.) Qu'on les fasse venir tous les deux !
(Le Dominicain sort, premier plan de gauche.)
Clémext, à Giotto. — Tu jSnlras ces fresques pour rien?
GiOTTO. — Pour rien !... Et vite, et bien !... Soulagé d'un gros souci !
L'Inquisiteur, entre ses dents. — S'il y a lieu !
Clément, regardant la fresque. — Oh ! Voilà bien des flammes !
Giotto. — Jamais trop quand on représente l'enfer.
Clément. — Depuis quand ces flammes, que je n'avais pas vues encore ?
Giotto. — Depuis ce matin.
Clément. — Tu as peint tout cela ce matin ?
Giotto. — Je m'y suis mis à l'aube.
Clément. — Singulière rencontre ! A cette même heure, je me voyais dans les flammes...
L'Inquisiteur. — Vous ?
Clément. — En rêve !...
L'Inquisiteur. — J'entends bien.
Clément. — Un rêve abominable... que je ne me rappelle pas sans frissons !... Au petit jour, — après toute une nuit d'insomnie, — j'avais fini par m'endormir d'un sommeil agité, fiévreux, peuplé de fantômes et de visions funèbres. Je me voyais sur cette terrasse, bénissant la foule... quand, tout à coup, la tiare me tombe du front, comme elle est tombée à Lyon, le jour de mon couronnement^ et je m'abats avec elle sur les dalles, comme foudroyé, à la grande joie des morts que j'ai le plus aimés, mon Corso en tête, ricanant et menant une ronde infernale ; je m'efforce de crier, et de fuir !... Une main de fer me tient là, immobile et muet, cadavre vivant. Mes valets, me croyant mort, m'emportent sur mon lit, où ils m'abandonnent pour aller piller le palais... Les cierges mettent le feu aux draperies ! Et je suis envahi, dévoré
tout vif par les flammes, avec des douleurs si atroces et une telle épouvante que je m'éveille et saule à bas de mon lit, hurlant comme un damné...
L'Inquisiteur. — Vision de la fièvre !
Clément. — N'est-ce pas chose effroyable ? Et comprend-on que de tant de médecins, que je faisvenirde si loin et que je paye si cher, pas un ne puisse m'assurer au moins le repos du sommeil ?
(Un silence. La porte du deuxième plan se rouvre. Le dominicain parait.)
L'Inquisiteur. — Voici les protég'és de Messire Giotto. Scène IV
Précédés et suivis des gens du Saint-Office, paraissent GEMMA, très pâle, les yeux rouges et ne semblant pas comprendre où elle est...
Giotto, bas. — Quelle pâleur 1...
(puis Bernardino. Tous deux ont les mains liées.)
Bernardino, à lui-même. — Giotto !
(11 fait vers lui un mouvement.)
Giotto, bas. — Dis-lui de se jeter aux g'enoux du pape, qui s'intéresse à vous ?
Clément, à mi-voix. — Elle est jolie en effet !
Giotto, de même. — Encore vous la voyez bien ravag-ée par les larmes...
Clément, de même — L'homme a la tournure d'un brave.
Giotto, de même. — Sauvez-le I Vous vous assurez le dévouement d'un héros !
L'Inquisiteur^ ironique. — Je reconnais qu'il a fait ses preuves.
(Cependant Bernardino a parlé bas à Gemma, qui s'agenouille.)
Gemma. — Le pape ? Vous êtes le pape ? Ah ! Saint
Père, vous aurez pitié de nous ! Vous éparg-nerez cet affreux supplice à deux innocents, dont le seul crime est de s'aimer !... Il est mon fiancé, mon époux devant Dieu, et pour cela, on veut nous brûler vivants ! Quelle horreur !
Clément. — Oui, c'est horrible en effet !
GiOTTO. — Vous frémissez "? Vous leur ferez grâce !
Clément. — Doucement, il faut voir. Avait-elle prononcé ses vœux ?
Gemm\. — Oh ! non, non, Saint-Père ! Je venais d'être amenée à ce couvent...
Bernardino. — Par force !
GiOTTO. — Ah !
Clément. — Bien, mais il n'y a pas moins eu scandale...
Gemmv, vivement. — Par ma faute. C'est moi qui, mise en cellule par labbesse, ai appelé Bernardino à mon aide.
Bernardino, de même. — Elle m'a appelé quand elle a entendu ma voix. (Gemma veut parler ; il lui coupe la parole.) Votre Sainteté comprend bien que Gemma, mise en cellule, ne savait rien de ce qui se passait. Encore moins pouvait-elle y prendre part.
Gemma. — Je lui ai crié : « Sauve-moi ».
Bernardino. — Mais c'est moi qui ai forcé les g-rilles.
Gemma. — Ne Técoutez pas, Saint-Père, il ne parle ainsi que pour me défendre !
Bernardino. — Tais-toi ! Je suis seul coupable.
Clément. — Dis le plus coupable des deux. Son tort est moins g-rave que le tien.
Bernardino. — Sûrement !
GiOTTO. — Elle esl innocente, Saint-Père, vous le reconnaissez !
Clément. — Non !... et si je lui fais grâce, ce sera bien par amitié pour toi.
GiOTTO. — Oh ! Saint-Père, ma reconnaissance...
Clément. — Bon ! Mais il faut que Dieu y trouve aussi son compte. Outre les murs de celte salle, tu peindras gratuitement ceux de ma chapelle.
GlOTTO, vivement. — Oh ! oui ! oui !
Clément. — Et de la g-alerie !
GlOTTO. — Avec joie 1
Clément. — Dans ces conditions, on peut tout concilier. En la renvoyant, elle à son couvent... (Mouvement de Gemma, comprimé par Bernardino.) et en faisant de lui un de mes gardes !...
L'Inquisiteur. — Cet homme ! Cela, du moins, votre Sainteté ne le fera pas !
Clément. — Pourquoi ?
L'Inquisiteur. — Qu'elle lui pardonne d'avoir arraché cette fille à son cloître, d'avoir malmené les religieuses de Sainte-Claire et leur vénérable mère, d'avoir blessé les gens de messire Nello délia Pietra... soit. Mais lui pardonnera-t-elle d'avoir jeté dans l'Arno votre neveu ? Clément, se dresse. — Corso ?
L'Inquisiteur. — Qui en est mort dans la nuit ! Clément. — C'est toi ! Chien maudit ! C'est toi ? Bernardino. — Je ne voulais pas sa mort... Clément. — Non, mais son bien, n'est-ce pas ? Ah ! fils de Satan ! Mon héritier unique !
Bernardino. — Ma sœurinsultée...
GlOTTO. — J'en suis témoin !
Clément, sans les entendre. — Mon Corso ! Un si joyeux garçon ! dont j'ai tant réclamé l'assassin ! Et je l'ai devant moi, et rien ne m'en avertit et je m'attendris sur lui !.. Dieu veillait, heureusement ! Au bûcher, ce scélérat !
Gemma, se jetant dans les bras de Bernardino. — Lui ! Clément, hors de lui. — Et toi !
GlOTTO. — Sainteté !
Clément. — Il seront liés face à face, lui et sa Florentine ! Et chacun verra g-rillerl'autre 1
Gemma. — Oh ! Dieu juste ! enlends cela ! Voilà ton représentant sur la terre !
Clément. — Que dit-elle ?
Gemma, que Bernardino essaie vainement de faire taire. — Ce moribond qui assassine, quand il a déjà un pied dans la tombe !
Clément. — Forcenée qui m'insulte !
GiOTTO. — Non ! Non !
Bernardino — Pardonnez-lui, Saint-Père !
GiOTTO. — La douleur l'affole !
Bernardino. — Grâce pourelle !
GiOTTO. — Pitié ! Grâce !
Clément. — Point de j^rnice ! . . . Au bûcher! Et vite ! Cebon peuples'impatiente. Tous les autresd'abord. Ceuxci pour la fin ! Emmenez !... Hors d'ici ! Au bûcher ! Au bûcher I
Les gens du Saint-Office entraînent Gemma cl Bernardino par où ils sont entrés, el, derrière eux, sortent le Dominicain et l'Inquisiteur. Dante et Casella sont entrés par la porte du fond. Casella a un geste d'effroi, tout do suite réprimé par Dante, pâle, grave, tragique... Ils nont été aperçus ni de Giotto qui, douloui-eux, suit du regard la sortie de Gemma, ni du Pape, qui retombe sur son siège, tialetant, suffoqué, tandis que Dante descend lentement derrière lui.)