‹ ThéâtreChapitre 15 sur 148 · Scène VI CATHERLXE, LEFEBVRE · texte numérisé non relu

Scène VI CATHERLXE, LEFEBVRE

Catherine, en achevant de s'habiller. — Fig-ure-toi que c' pauvre Leroy n' peut pas essayer... Non, tu vas rire!...

Lefebvre, bourru, jette son ciiapoau sur la table. — Ça m'étonnerait.

Catherine, surprise, le regarde. — Oh ! v'ià une tête ! Quoi qu' l'as?... D'où qu' tu sors?

Lefebvre — Je viens de dîner avec l'empereur ! Seul avec lui dans son cabinet.

Catherine. — Et c'est ça qif t'as Tair d'un déterré ?

Lefebvre, à la cheminée. — D'abord, il a une façon de dîner, cet homme-là... On n'a pas idée de ça ! Il prend de tout ce qu'il voit sur la table, au hasard, comme ça lui dit, les confitures après le potag-e, la crème au chocolatsur les merlans frits et le fromage dans les lentilles ! Et tout ça en dix minutes, v'ian, v'ian, allez donc ! Je me suis brillé avec la soupe, étranglé avec une arête et je crève de faim .. (En jetant' ses gants.) Voilà mon repas ! (Catherine éclate de rire.) Tu trouves ça drôle ?

Catherine, assise devant le guéridon. — Mais oui !

Lefebvre. — Tune trouveras peut-être pas le reste aussi plaisant ; car ce n'est pas pour me régaler qu'il m'a fait dîner à sa table. C'est pour me parler de toi...

Catherine. — De moi ?

Lefebvre. — Tout le temps.

Catherine. — C'est ben d' l'honneur !... Et à cause ?

Lefebvre. — A cause de tes manières, qu'il ne trouve pas de son goût.

Catherine. — Queux manières ?

Lefebvre. — Mais celles-là, nom de nom ! Je rentre et je te trouve, en camisole et en cotillons, avec tes fournisseurs, dans ton salon ! C'est donc une tenue, ça ?

Catherine. — J'essayais...

Lefebvre. — Bras nus ? Epaules nues ?

Catherine. — J'en montrerai ben pus, tantôt, que je serai habillée.

Lefebvre. — Ce n'est plus choquant du tout devant le monde. Enfin, voilà des gens qui sortent d'ici en se moquant de toi !

Catherine. — C'est ça dont je me bats l'œil.

Lefebvre. — Eh bien, pas moi ! Nous avons une situation, un décorum, comme dit l'empereur, à garder. Et ton langage ! Enfin, es-tu duchesse, oui ou non ? Tonnerre de Dieu ! Tu ne peux donc pas prendre le lang'ag-e de la cour ?

Catherine, riant. — Après toi, s'il en reste !

Lefebvre. — Je suis un soldat, moi. Un soldat qui ne jure pas n'est pas un soldat !... Avec ça que l'empereur s'en privait, tout à l'heure, et de flanquer des coups de pied dans les lisons !

Catherine. — Enfin, quoi qu"}' t'a dit ?

Lefebvre. — Il m'a dit : « Votre femme est trop mal embouchée ; ça ne peut pas durer comme ça !... C'est un vrai scandale ; on en fait partout des j^i-org-es chaudes. Mais voilà ce que c'est que de se marier sergent, quand ona le bâton de maréchal dans sa g'iberne ! Heureusement que le remède est là... le divorce ! »

Catherine, saisie. — Hein ?

Lefebvre, continuant. — « Il va sans dire que nous ferons à M"'* Lefebvre une situation parfaite. Elle conservera votre terre de Combault, avec une dotation magnifique. Allez en causer dès maintenant avec elle, et que tout soit fini dans quinze jours. »

Catherine. — Ah ! il t"a dit comme ça ?

Lefebvre. — Comme il m'aurait dit: « A cheval, et en route ! )i

Catherine, inquiète, l'observe. — Ah ! Et quoi qu' t'as répondu ?

Lefebvre. — Et toi ?

Catherine. — Moi ?

Lefebvre, venant à elle. — Oui ! s'il t'avait parlé de ce divorce-là, en t'offrant le château, la dotation, etc.. Qu'estce que tu lui aurais dit ?

Catherine, se levant, très émue. — C qu' j' lui aurais dit ? J' lui aurais dit : « Vot' château et vot' argent, j'en veux pas ! J*ai mon Lefebvre et j' le garde ! C'est pas quand on a aimé un homme dans la gêne, qu'on a peiné et trimé avec lui des années, qu'on a risqué sa vie à ses côtés, pleuré d' sa première blessure et chanté d' sa première victoire, qu'on s' déchire et s'arrache d' lui comme ça ! Ça nous a rivés l'un à l'autre, c' passé-là ; ça nous a I. 3

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fait un même cœur, un mèine saiin', une inênie cluiir !... Vous la couperiez on deux, qu' les morceaux se r'colleraient d'eux-mêmes 1 » V'ià c' que j' lui aurais répondu, à l'empereur ! Eté' que t' aurais dû lui répondre, si t'avais seulement un peu d'cœur!

Lefebvhk, encore bourru. — Et comme j'ai un peu de cœur, c'est exactement ce que je lui ai dit.

Catherine, toute joyeuse. — Etalions donc! Dis-le donc! Méchant homme, va ! qui fait peur à sa Catherine. (Elle lui saute au cou.)

Lefebvre. qui la retient dans ses bras. — Bécasse ! qui peut croire que je lui aurais répondu autre chose.

Catherine, se serrant contre lui. — Ah ! tu lui as dit ça ? Ah ! qu' t'as donc bien fait ! T'es un amour! Et alors ? Dis-moi tout! Alors?

Lefebvre, assis devant le guéridon. — Alors, pas content le patron, tu penses !...

Catherine. — Ah ! Ah ! Je T crois !... Et alors ?

Lefebvre. — Alors, comme il insistait pour que je te conte la chose... « Ma foi, sire, Votre Majesté voudra bien m'en dispenser : Catherine m'arracherait les veux. »

Catherine. — Ça, j'\' pensais !

• Lefebvre. — A quoi il a répliqué, en jetant sa tabatière sur la table: « C'est donc moi qui lui parlerai, à Catherine ! Dès ce soir ! et elle ne m'arrachera pas les yeux, à moi ! »

Catherine. — Pas sûr !

Lefebvre. — Là-dessus, il m'a cong'édié et me voilà. Tu peux compter qu'il te fera venir, ce soir ou demain, pour ce divorce.

Catherine. — Ah ! j'Iui conseille ! Avec ça qu' ça lui a bien réussi à lui d' divorcer ! Une riche idée qu'il a eue là, d'épouser lafille des Césars, comme il dit ! En v'ià une qui doit le porter dans son cœur, et nous avec ! C't' Autrichienne, qui n'a connu la France que par la mort de sa ta:;te Marie-Antoinette, et l'empereur que par les

raclées numéro un qu'il administrait à m'sieu son père.

Lefebvre. — C'est peut-être bien elle qui lui monte la tète contre toi !...

Catheiîine. — Oh ! quenenni ! C'est bien plutôt les sœurs de l'empereur, la Bacciochi et la Murât. Deux cliipies, qui n'ont jamais pu me soufFrir, de ce que j'étais dévouée à c'te pauvre Joséphine, à qui elles en ont fait voir de toutes les couleurs 1 Et mauvaises, et jalouses entre elles, et se disputant à qui tirera le plus à soi, pour son mari ou son amant. Deux pécores qui, sans Tenipereur, seraient encore dans leur île à ravauder leurs bas et à souper de pois chiches et d'eau claire ! Et ça se croit tombé des étoiles, et ça vous écraserait sans crier ^are !... Croirais-tu que la Bacciochi. parlant de moi à la Bovig-o, a eu r toupet d' lui dire que l'empereur avait eu bien tort de faire duchesse une créature qu' tout le monde a pu voir blanchissant des chemises ! — « Pas les siennes toujours ! qu' j'ai dit à la Rovig-ote, vu qu'en c' temps-là elle n'en avait pas ! »

Lefebvre. — Tu as dis ça à M'"* de Rovig-o ?

(Catherine. — Non, je me suis g-ênée !

Lefebvre. — Elle n'a rien eu de plus pressé que de le redire aux princesses.

Catherine. — J'I'ai bien fait pour ça !

Lefebvre. — Oh ! bien, ne cherchons plus... Voilà d'où part le coup.

Catherine. — Mais, j' te 1' dis. qu'elles se veng-ent ! Et qu'elles s' fig-urent que c'est déjà fait, c divorce !...

Lefebvre. — Je crois bien ! L'empei'eur m'a déjà trouvé une femme.

Catherine. - Ma remplaçante ?

Lefebvre, riant. — Oui.

Catherine. — Oh ! qui ? Dis-moi qui ? Elle vient s'asseoir près de lui.

Lefebvre. — Non, tu lui ferais quelque avanie. Catherine. — Non !... Parole !

Lefebvre. — Oh ! je te connais !

Gathkrine. — Mais non, non, j' lui ferai rien ! Oh ! mon petit Joseph, je t'en prie ! Sois bien mignon ! Dis-moi qui ?

Lefebvre. — Devine ?

Catherine. — Je la connais ?

Lefebvre. — Depuis que tu es ici.

Catherine. — Jolie?

Lefebvre. — Non ! Oh ! fichtre non ! Et maigre!

Catherine, riant. — Un clou!... oh! c'est bien fait ! Canaille ! Ça t'apprendra !... Mais huppée?

Lefebvre. — Oh ! çà oui ! Princesse !

Catherine. — • Bigre ! pas Française, alors ?

Lefebvre. — Non ! Saxonne !

Catherine . — Et maigre ? La SaxeTeschen !

Lefebvre. — Juste !

Catherine. — C manche à gigot! (Elle s'esclaiïe.) Ah ! mon pauvre chéri ! Non! te vois-tu avec c't échalas su' 1' cœur, loi qu'aime le rembourré !

Lefebvre. — Oui, hein ?

Catherine. — Etje vous aurais joué un de ces tours, la nuit de noces !

Lefebvre, inquiet. — Ah ! pas de bêtises ! A présent que je t'ai dit...

Catherine, riant. — Je l'aurais prévenue... Au fait, non! Elle l'aurait ben vu sans moi.

Lefebvre. — Quoi ?

Catherine, l'imitant gaiement. — Quoi ? quoi ? Quoi qu'y a d'écrit su'c' bras-là ?... « Mort aux tyrans! »

Lefebvre. — Ah ! fichtre !

Catherine. — Et su' l'aut ! « Sans-Gêne, pour la vie ! » Hein ! sa tête, à la princesse ! Et la tienne ! Ah ! ah ! mon bonhomme ! Je te tiens là, par les deux bras, et pour la vie! (Lui serrant le cou.) Entends-tu, misérable !... Pour la vie !...

Lefebvre, étoutïé. — Si tumel'ôtes !...

Catherine, se levant sur place. — Dis qu'tu l'aimes, ta Sans-Gêne, vite ! ou j't'étrang-le!

Lefebvre. — Je...

Catherine, le lâchant. — Dis qu' tu l'aimes comm' la v'ià .. avec ses mauvaises manières...

Lefebvre. — Oh ! pour ça ! . . .

Catherine. — Et en corset ! et en jupon !...

Lefebvre. — Même sans !

Catherine, sautant sur ses f,'enoux. — Assez ! c'est bon ! J' te pardonne ! J' t'en ficherai, moi, des princesses !

Elle l'embrasse en lui tenant la tête à deux mains.,. Jasmin entre, les surprend dans cette attitude, fait un geste indigné, puis tousse avec affectation en restant sur le seuil.

Catherine, debout. — Big-re ! d' latenue !

Jas.min, majestueux. — M. le comte de Neipperg- demande si madame la duchesse veut bien le recevoir.

Catherine. — Lui ? Ah ! j' crois bien !

Jasmin, sort, révolté. — En camisole !

Catherine. — Avec lui,j' m' gêne pas.

Lefebvre. — A cette heure-ci ! Qu'est-ce qui Tamène ? (Jasmin introduit Neipjierg, puis se retire.)

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