Scène III
Les mêmes, CATHERINE entre, vivement, suivie, entourée de curieux. Elle a un panier de linge sous le bras, son bonnet de travers et chiffonné.
TomoN. — Oh ! patronne 1
Julie, qui lui tend une chaise. — Que bonheur!
MADAME SAXS-(ii;.Ni: 7
La Roussotte. — Jetions inquiètes!
Catheuine, en s'asseyant. — Ah ! mes petites chattes ! Ouf! J'en peux plus!... Oue je souffle donc un peu! Oh ! là là ! Quel bastringue !
Un Voisin. — Vous en venez ?
Cathekine. — Si j'en viens!
Un Autre. — Et ça chaufl'e ?
Catherine. — Si ça chaufYe !
ToiNON. — Et quoi que vous avez vu ?
Catherine. — J'ai rien vu.
Fougue. — Qu'est-ce qui se passe ?
Catherine. — J'en sais rien.
Tous. —Oh?
Catherine. — J'ai pas eu le temps !... J' dévalais la rue Saint-Nicaise, à travers un tas de patriotes, qui me criaient; « Hé ! pas par là, la petite mère! Gare aux prunes!... » Mais va t' promener ! j'étais lancée... V'ià qu'au détour de la rue de Chartres, j' tombe su' une bande de Marseillais, qui s' partag-eaient des cartouches. Et un grand barbu, bras nus, tout velu, dès qu'y me voit : « Tenez ! Tenez ! cette boug^resse, qui va se faire crever la tomate !..- Où tu vas? — Où qu' j' veux! — Tu badines? » Là-dessus, il me cueille du sol, me barbouille d'un baiser su' T cou, et me passe à un autre, qui me r'colle à un suivant, et comme ça jusqu'au dernier, me raclant tous le cou d' lenx museaux! Ah! les g-redins!... J'ai détalé sans demander mon reste, mais j'aurais eu pus d'agrément à traverser le Carrousel sous les coups d' feu, qu'à recevoir, à bout portant, c' te fusillade de baisers, qui tous, tous, empoisonnaient l'ail !
ToiNON. — Enfin! vous v' là !
Julie. — Et, sauf qu' vous êtes un peu chifïonnée...
Catherine. — L' bonnet, pas vrai !
Les Apprenties. — Oh ! oui !
Catherine va se rajuster devant le miroii-, suivie de Julie, à rjui elle donne son matitclct.
FoucHÉ, de son coin. — Et avec ça, nous ne savons rien.
Un Voisin, de la rue, où s'est formé un groupe. — Si ! si ! ça marche !... (Fouché remonte à lui.) Lochard, qui arrive du Carrousel, dit que le peuple est revenu à la charg-e.
Fouché, qui se frotte les mains. — Bon, cela!
Le Voisin. — On attaque dans les trois cours!
Une Voisine. — Le roi .s'est ensauvé au Manèg-e, avec l'Autrichienne!
Autre Voisin. — Et les Suisses tirent mollement, faute de munitions !
Fouché, ravi. — A la bonne heure !
Catherine. — Pourvu qu' mon Lefebvre n' soit pas fourré là-dedans, lui qu'a déjà pris la Bastille, et qu'est toujours où qu'on s' cogne!
Le canon recommence à gronder: des tambours, plus proches, battent la charge.
Un Voisin. — V là les nationaux qui courent au feu avec du canon. Vive la nation !
Tous, sauf les apprenties et ["'ouché, s'élancent dans la rue, pour voir et crier.
Catherine. — Tout ça, c'est bon !.. Mais c'est pas une raison, parce qu'ils font leu'lessive là-bas, pour qu'nous fassions pas la nôtre, Allons! (A Toinon et Julie) Oust! Allez m'étendre un peu tout ça dans la cour, vous deux!
Toinon et Julie. — Oui, mam'zelle !
Catherine, à la Roussolte, en lui donnant le baquet qui est sur la chaise. — Et toi, cours porter c' linge-là à c't officier qui loge rue des Moulins. Il n'en a pas de trop !.. (A mi-voix.) N' lui donne pas sa note. Y n'a pas d' quoi la payer !
La Roussote. — Oui, mam'zelle.
Toinon et Julie sortent par la droite. La Roussette, par le fond.
Catherine, venue à la fenêtre, appelle un gamin monté sur une marche. — Hé, Mathurin ?
Mathurin. — Mam'zelle ?
Catherine. — Veux-tu être mignon ? J' te payerai du
pain d'épices... Cours au poste d'ia rue Colbert, d'mander si 1' serg-ent Lefebvre est là !
Mathuuin. — Oui Mam'zelle !
Catherine. — Attends donc ! Si y est, qu'y vienne ! Si y est pas, qu'on t' dise ousqu'il est.
Mathurin y court. — Oui, mam'zelle !
Catherine, criant, de la porte. — L' serg'ent Lefebvre... instructeur !
Mathurin, déjà loin. — Oui, mam'zelle!
Catherine repousse les battants de la porte, puis les volets de la fenêtre de gauche. — J' ferme ça !... Avec tout c' monde, on n'est pus chez soi.
Elle retrousse ses manches pour travailler.