‹ ThéâtreChapitre 6 sur 148 · Scène IV CATHERINE, FOUCHÉ · texte numérisé non relu

Scène IV CATHERINE, FOUCHÉ

Le vacarme s'éteint un peu dans la rue, où l'on voit néanmoins aller et venir à travers le vitrage. Le bruit du combat, très lointain, continue par bouffées.

Fouché, un peu railleur. — Décidément, belle Catherine, vous en tenez pour le ci-devant garde française?

Catherine. — Tiens ! vous v'ia, vous ? (Elle va prendre, sur le poêle, la terrine à l'amidon.) C!est donc défendu d' s'aimer?

FouGHÉ. — Au contraire !

Catherine. — Et il n'est peut-être pas beau, et bon, et brave, mon Lefebvre ?

Fouché. — Si ! si ! Et puis, un pays, n'est-ce pas ?

Catherine, qui se met à empeser, va et vient, au fourneau et à la table, tout, à sa besogne; Fouché, assis à droite, la regarde. — D'Alsace, comme moi, né natif de Ruftach, qu'est à cinq lieues d' Saint-Amarin, mon endroit ! Ouoiqu'ça, y a pas pus d' six semaines, j' nous étions jamais vus.

Fouché. — Ah ! bah ?

Catherine. — Gomme j' vous dis !... Il 'tait dans la milice, puis dans les g-ardes françaises. Moi, en service, puis apprentie, chez M""^ Loblig-eois (Dont elle montre le portrait.) qu'est tombée d'une attaque, la pauv' femme, qu'elle m'a laissé, en mourant, c'te boutique, avec toutes ses frusques, et que j' m'ai trouvée patronne comme ça, tout d'g"o ! Via donc, qu'un beau dimanche d' l'aut' mois, j' dis à mes jeunesses : « C'est pas tout ça, mes petites chattes, faut que j' vous rég-ale d' la danse au bal du Waussall. »

FouCHÉ, rectifiant. — Du Vauxhall !

Catherine. — Sali... xall !... J' m'en fiche ! Su' 1' boulevard du Temple, quoi "?

FoucHÉ. — Oui.

Catherine. — Eh bien, alors !... Jetions pas pus tôt dans c' bal, qu'un mauvais gas s' campe d'vant moi, 1" chapeau su' la trog-ne, et qu'était laid, non mais qu'était laid !... Un vrai sing-e, quoi ! l'orang- dégoûtant ! « — Voulez-vous t'y danser avec moi, une fricassée V qu'}' m' dit. — Non ! qu' j'v dis. — Pourquoi ça? qu'y m' dit. — Parce que ça m' plaît pas donc ! qu' j'y dis ! — Oh ! qu'y dit, dit-y, voyez-vous c'te chipie, qui n' veut pas danser la fricassée avec moi ! c'te mijaurée ! c'te pécore ! c'te béo-ueule ! » Il n'avait pas dit « gueule », qu'y tombait sur la sienne une giboulée ! Oh ! là là ! qu'y s'en répandait tout du long su' ï sol !... C'était mon Lefebvre qui y collait ça, en l'y criant: « La v'ià, ta fricassée ! » Là-dessus, y m' fait son invitation, en militaire qui a d' l'inducation et l'usage du sesque ! et vous pensez si j'ai pris plaisir às'couer le cotillon avec lui !.. Et vlà comment qu' nous nous sommes connus dansl' monde.

FoucHÉ, taquin. — - Et pourquoi on le voit dans la boutique, soir et matin ?

Catherine. — C'te malice ! Il s'cache pas d' me faire la cour.

FouCHÉ. — Oui, mais c'est qu'on jase dansl' quartier.

Catherine. — Ah ben, c'est ça dont j" me i^ausse ! J' .suis une honnête fille, Lefebvre le sait ben ! L' jour où j'y ai dit: « j' t'aime !» c'était ben un mot tout neuf et qu'avait jamais servi ! Ça suffît, et tous les cancans, j' m'asseois dessus !

FoucHÉ. — Alors, à quand la noce?

Catherine. — L' plus tôt qu'y se pourra, à moins qu'y n' brouille tout.

FoucHÉ. — Comment ça ?

Catherine. — Ah ! c'est qu'il est jaloux ! Oh ! mais jaloux ! qu'ça m' fait peur ! Y a des moments qu'il est comme un enrag-é, avec ses idées su' tout 1' monde... Y a pas trois jours qu'j'ons failli rompre!... (Souriant.) à cause d' vous !

FoucHÉ, flatté. — ^ De moi aussi?

Catherine. — Oui, avec vot' face d' carême ! (Éclatant (le rire.) Si faut pas qu'y soie fou! Au fait, s'il venait à c't' heure, et qu'y vous trouve encore là !... Quoi qu'vous fichez là?

FouGHÉ. — J'attends !

Catherine. — Et quoi?

FouCHÉ, tranquillement, sur les coups de canon. — Ou on ait pris les Tuileries-

Catherine. — - Vous feriez pas mieux d' les prendre avec les autres ?

Fouché. — A quoi bon, puisqu'ils s'en chargent !.

Catherine, en poussant son 1er. — Via un homme qu'est tout le tempe au Palais-Royal, à brailler avec les autres : « Vive la liberté ! A bas le tyran ! En avant les patriotes ! » Et quand les patriotes vont s' faire crever la peau, il reste là, 1' derrière sur sa chaise !... Vous n'avez donc pas d' sang- dans les veines ?

Fouché. — Je n'en ai pas plus qu'il ne faut, et je ne vois pas la nécessité d'en risquer une seule çoutte.

Catherine. — Capon !

Fouché. — A chacun son rôle, ma belle amie. Il y a ceux qui font les révolutions...

Catherine. — Et ceux qu'en profitent !

FouGHÉ. — Les combattants et les org'anisateurs. Moi, je suis plutôt org-anisateur.

Catherine. — J' m'en cloute ! C'est-y vrai que vous avez été quasiment prêtre ?

FoucHÉ. — Oratorien, à Nantes... Mais, dès 89, j'ai chang-é de métier.

Catherine. — Et à c't' heure, quoi qu' vous êtes?

FoucHÉ. — Révolutionnaire !

Catherine. — Ça vous donne d'quoi vivre ?

FouCHÉ. — Pas encore, mais (Attestantlacanonnade.) ça va venir,

Catherine, railleuse. — Oui, c'est pour vous, pas vrai, qu'on fiche le g-ouvernement à bas?

FoucHÉ. — Mais c'est un peu pour moi, oui !

Catherine. — Et quoi qu'on va mettre à la place ?

FoucHÉ. — Ah ! ce qu'on voudra! Quoi que ce soit, je suis bien décidé à en être.

Catherine, narquoise. — On vous fera peut-être ministre, pour voir?

FoucHÉ. — Oh ! mon Dieu ! Pourquoi pas ?

Catherine, dans un rire. — Pas d' la g"uerre, toujours ?

FoucHÉ. — Non !

Catherine, en secouanlla pince àtuyauter. — Plutôt lieutenant de police, pas vrai !

FoucHÉ. — Plutôt !

Catherine. — Oui, j' vous vois assez, avec vot' museau d' fouine, farfouiller dans 1' linge sale de tout 1' monde.

FoiiCHÉ, gai. — Alors, va pour la police !

Catherine. — Mais c'est qu'y s'y croit tout d' bon ! Farceur va ! Vous s'rez ministre, quand j' s'rai duchesse !

Fouché. — Je ne vous vois pas bien dans ce rôle-là !

Catherine, gaie. — Ni moi !

Fouché. — Qui, d'ailleurs, va être supprimé, tandis que des ministres, il y en aura toujours.

Catherine. — Et quand vous V serez, au moins, vous m' payerez ma note ?

FoucHÉ. — Fi donc ! ma chère, déjà solliciteuse?

Cathehine. — C'est qu' v'ià ben trois mois qu' j' vous blanchis pour rien !

FoucHÉ. — Et ma reconnaissance ?

Catherine. — La belle fichaise !

FoucHÉ. — Et pourquoi, belle Catherine, tant de rigueur pour moi et de complaisance pour un autre?

Catherine. — Qui ça, Faut' ?

FoucHÉ. — Ce jeune officier d'artillerie, qui loge rue des Moulins.

Catherine. — Ah ! oui, V pauvret!

FoucHÉ. — Et à qui vous faites reporter son ling-e par la Roussotte, en lui recommandant, tout bas, de ne pas porter la note !

Catherine. — Mazette ! vous avez l'oreille fine, vous. Eh bien, oui, j' lui fais crédit, à c' garçon, et tant qu'y voudra encore.

FouCHÉ, qui vient s'asseoir en face de Catherine. — Et pourquoi pas à moi ?

Catherine, — Pa'ce que vous êtes un propre à rien, et qu' lui, c'estun soldat, un défenseur de la patrie !

FoiiCHÉ. — Oui, joli, le héros, parlons-en! Il s'est fait supprimer son grade pour avoir manqué une revue de rigueur. Et il n'est ici que pour tâcher de le ravoir !

Catherine. — Vous savez ça?

FoucHÉ. — Parfaitement !

Catherine. — J' sais pas queux manigances vous avez, mais n'y a pas d' vieille portière, pour être, comme vous, renseignée su'l' tiers etl' quart !

FoucHÉ. — J'observe !... Toujours est-il, ma charmante, que vous en serez pour vos avances avec ce... comment l'appelez-vous, déjà ? Bouna... Boura ?

Catherine, de la cheminée. — Buo... Buonaparte...

FouGHÉ. — Buonaparte, c'estça. Timoléon Buonaparte.

14 THEATRE D'EMILE MOKEAL'

Catherine. — Non pas, Timoléon ! Napoléon !

FoucHÉ. — Non. Timoléon!... Napoléon, ra n'oxi.ste pas.

(Catherine. — Napoléon, j" vous dis !

FoucHÉ. — Oh ! Napoléon si vous voulez... Fichus noms! s'il est permis de s'appeler comme ça? Comment, diable! veut-il qu'on se rappelle des noms pareils ?

Catherine. — C'est corse... Il est Corse !

FoucHÉ. — Cela se voit! Un vraisauvaio-e, avec son teint d'olive, son nez de perroquet et son œil fiévreux.

Catherine. — Il m' plaît comm' ça, à moi...

FoucHÉ. — Et maigre !

Catherine. — Pauv' g-arçon ! Il mange chez Jarlat, à six sous la portion.

Fouché. — Et encore, pour payer, il a dû mettre, avanthier, sa montre en gage, chez Fauvelet, à l'hôtel Longueville.

Catherine. — Vous savez ça, aussi ?

Fouché. — Si jamais il fait son chemin, celui-là !... Grande rumeur dans la rue ; une cloche sonne le tocsin.

Catherine. — Quéqu' c'est qu' ça ?

Elle court au fond.

Fouché. — Cette fumée ?

Catherine, ouvrant la porte. — C'est le feu ! Julie etToinon accourent.

Fouché. — Oui, Saint-Roch sonne le tocsin !

Catherine. — Pour sûr, c'estles Tuileries qui flambent!

Fouché, enthousiaste. — Mais alors, ça va bien! ça va très bien !

Un Voisin, au milieu des groupes. — Non, c'est seulement les baraquements des Suisses, au Carrousel.

Cuis lointains, qui vont se rapprochant — Victoire ! Victoire ! Vive la nation ! (Un groupe de gardes nationaux cl d'artilleurs arrive, entouré aussitôt.) Vivent les patriotes ! Vive la nation ! A bas les tyrans !

MADAME SANS-GKNE ITl

FoucHÉ, qui a couru à la porte. — Alors, les Tuileries ? Un VoisiiN, (le la porte. — Enlevées d'assaut ! FoucHÉ, radieux. — Enfin ! je triomphe ! ToiNON, de la rue. — V'ià Vinaigre, le tambour ! Les Voisins. — Eh ! Vinaigre ! Vinaigre ! Une Voisine. — Arrêtez- le !

On lui barre le passage en lui criant : « Arrête ! »

Catherine, sur le seuil. — D'où tu viens ?

Vinaigre, hors d'haleine. — D' la section, par ordre de m'sieu Santerre, pour qu' les nationaux descendent à l'Assemblée, ousqu'on s'étouffe ! Je m' sauve ! Il veut suivre son chemin.

Catherine le retient par la courroie de son tambour. — Attends donc !

Vinaigre. — Non, non, laissez-moi !

Catherine. — Tu refuseras pas une lampée de vin ? Vinaigre. — Oh çà ! non !

Il s'arrête. On l'entoure. Toinon, qui a couru au buffet, lui apporte un verre plein.

Un Voisin. — Alors, il est pris, ce Palais ?

Vinaigre. — Oh ! s'il est pris !

Catherine. — Tu y es entré ?

Vinaigre. — Des premiers, en battant la charge !.. Et tout r monde y entre, à présent. C'est un" cohue !... On s' bouscule, on crie, on danse, on chante, on tue, on s'embrasse, on casse tout ! On flanque par les fenêtres les meubles, les bouteilles, les pendules, et les marmitons ! (Il avale une gorgée.) C'est d'un g-ai !

FoucuÉ, sur les rires. — Et les Suisses ?

Vinaigre. — Oh ! ceux-là, on les poursuit à coups d' feu dans les cours, le jardin, les rues, su' les toits, sans qu'y ripostent !

Fouché, vivement. — Sans-Gêne, je vous confie ma valise !

Il sort en hàlc.

Catherine. — Oui, 11 y a pus d' dang-er ? C'est 1' moment de vous montrer ! (A Mathurin, ijui reparait.) Ah ! te v'ià, p'tit ! Et Lefebvre ?

Mathurin. — Aux Tuileries !

Catherine. — J'en étais sûre !...

Vinaigre. — Le sersrent ? J' lai laissé rue d' TEchelle, qui faisait la chasse aux habits roug-es !

Catherine. — Alors, il n'a rien ! (A Mathurin.) Viens, que je te paye une pomme...

Vinaigre. — Allons, en route, les amis ! Oui qui vient, avec moi, visiter Tantre de la Tyrannie ?

Voisins et Voisines. — Nous ! !

Mathurin. — Nous !

11 s'éloigne en battant la charge, entraînant tout le groupe.

ToiNON, La Roussotte, Julie. — Oh ! nous ! nous !

Toinon. — Oh ! patronne !...

La Roussotte. — Laissez-nous y aller !

Catherine. — Oui, oui ! J' suis si contente que Lefebvre n'a rien, que j' vous donne cong-é... et à moi aussi !

Toinon, La Roussotte, Julie. — Oh ! merci ! merci !

Catherine, arrêtant leur élan. — Eh ! dites donc ! Fermez les volets ; j' vous rattraperai dans la rue. Allez ! Allez !

Les Apprenties, fermant vivement les volets. — Oui, patronne !

Elles sortent par la poi-te du fond, que Catherine pousse derrière elles.

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