‹ ThéâtreChapitre 55 sur 148 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

Les mêmes, ANTOINE, puis KÉPHREN. (Un long frémissement signale l'apparition du Préteur sur le seuil; à son geste répond une fanfare impérieuse, pendant laquelle les appariteurs.

interprètes et scribes, vont occuper les sièges qui les attendent; puis, paraissent les licteurs, en manteau court, les faisceaux dressés, le tranchant de la hache en dehors ; ils viennent, au milieu d'un brusque silence, prendre place autour du tribunal, précédant de quelques pas Marc -Antoine, un homme dans la force de l'âge. Au-dessus de sa tête, des légionnaires élèvent les aigles d'or aux ailes étendues, qui tiennent la foudre dans leurs serres. Un groupe de tribuns, de soldats et d'officiers, parmi lesquels Domitius, OEnobarbus, Publicola, Dercetas, Dellius, Thyrseus l'entourent. Des chefs tributaires, Numides et Parthes, ferment la marche. La foule se prosterne, les mains tendues, hommes et femmes gémissant à la fois.)

La Foule. — Grâce! Marc-Antoine... Grâce !

Antoine, durement. — Silence, tous !... Amenez le Gouverneur. (Le centurion Juba fait signe au Gouverneur qui se détache, tout tremblant, de la foule, et s'avance vers le portique, où Antoine s'est assis.) Eh bien, Gouverneur, où est cette reine d'Eg^ypte que tu nous as promise?

Le Gouverneur. — Daigne attendre encore, Triumvir. Elle ne peut tarder à paraître.

Antoine. — Et comment n'est-elle pas venue déjà ?

Le Gouverneur, balbutiant. — Que sais-je, sublime Antoine. La mer !... Les vents contraires... Daig"ne encore attendre, par pitié !

Tous, de même. — Oui^ maître, daig-ne attendre !

Antoine, froidement. — J'attendrai jusqu'à ce que ce sablier soit plein... (il retourne le sablier sur la table.)

Le Gouverneur. — Song-e!...

Antoine. — ... Et pas un instant de plus ! (A Dellius.) Où est cet officier ég-yptien qui disait la précéder?

Dellius. — Le voici. Approche.

(Un homme de haute taille sort de la foule, corps de bronze sous une cuirasse d'argent, continuée par une tunique de gaze ; un large bracelet d'argent serre son poignet ; sa ceinture est d'émaux ; il est chaussé de sandales; une lourde chevelure noire déborde de son casqne.)

Antoine. — Oui es-tu '?

L'Egyptien. — Mon nom est Képhren, et je commande aux archers de la divine Cléopâtre.

Antoine. — Et où as-tu laissé la divine Cléopâtre?

Képhhen. — Dans l'île de Chypre, où elle a fait escale ; c'est de là qu'elle m'a envoyé en avant pour te dire qu'elle allait mettreà la voile, etqu'elle seraità l'embouchure du Cydnus en même temps que toi.

Antoine. — Eh bien, j'y suis, et elle n'y est pas.

Képhren. — Je n'ai rien à ajouter à ce que je t'ai dit.

Antoine. — Et moi, j'ajoute ceci. Licteurs ! Emparezvous de cet homme ! (Les licteurs s'emparent de lui.) Quand ce sablier sera plein, si la divine Cléopâtre n'est pas là, aux fers,jusqu'à nouvel ordre ! (On 1 entraine au fond.) Quant au Gouverneur et aux Notables, qui sont citoyens romains, ils ont droit à la hache !

Le Gouverneur, effaré, — Noble Triumvir! Par pitié!

Le Notable, à genoux. — Permets-nous de racheter notre vie ! Fixes-en le prix !

Antoine. — Vous paierez aussi bien morts que vivants ! Mieux !

Le Notable. — Antoine ! Au nom d'Hercule, ton aïeul! song-e que nous ne t'avons pas combattu...

Antoine. — Les trois quarts des pirates de Sextus Pompée sont des matelots ciliciens !

Le Notable. — Ne nous confonds pas avec eux!

Antoine. — Qui les soldait, si ce n'est vous?

Le Notable. — Par contrainte, Antoine, et le g-laive sur la g'org-e ! N'en doute pas ! Rappelle-toi notre long- dévouement à la Patrie romaine !

Le Gouverneur. — Et à César, ton ami !

Le Notable. — Nous qui demandions que notre ville s'appelât la ville de César.

Antoine. — Oui, du temps où César était dictateur ; mais, du jour où Brulus et Cassius l'ont égorg-é, vous avez soutenu Brutus et Cassius !

Le Notarle. — Dis que cette Cléopâtre a fait de nous autant d'insensés !

Antoine. — Aussi va-t-elle être jugée, présente ou non ! Etvoustous avec elle !

Le Notable. — Invincible Antoine !

Antoine, venant à son tribunal. — Trêve de paroles!

Le Gouverneur, qui le suit, prosterné. — Ainsi, pour une misérable Kg-jptienne?

Antoine. — Serai-je importuné jusqu'ici? (Il fait signe aux licteurs qui repoussent les suppliants.)

Le Notable, accablé. — C'est fait de nous !

(Un silence. Antoine a pris place. Il s'adresse à mi-voix, aux officiers qui lentourent.)

Antoine. — Ça, que dites-vous de cette femme? Son audace est-elle croyable? C'estmoile jug-e, et c'est moi qui attends !... Est-ce donc que cette Cléopâtre ne sait pas qui je suis? En est-elle à confondre les triumvirs entre eux? Me prend-elle pour cet ivrog-ne de Lépide ou pour ce cauteleux Octave? Ses soldats, que j'ai tant de fois dispersés, ne lui ont-ils pas appris mon nom ? Faudra-t-il que j'aille l'assiég-er dans Alexandrie et dresser mon tribunal sur la cendre de ses palais ?

Dellius. — Necroispas que Cléopâtre veuille te défier: elle n'aurait garde!... Elle m'a promis de venir, elle viendra: je m'en porte garant. Aussi bien est-elle en route : Képhren te l'a dit.

Antoine. — Belle preuve, le témoig-nag'e de Képhren !

Thyrseus. — Tu as remarqué la façon dont il parle d'elle? « La divine Cléopâtre! »

Antoine. — Cette brute Tadore, à n'en pas douter,

Thyrseus. — Elle passe pour affoler tous ceux quil'approchent.

Antoine. — CJésar me l'a répété souvent.

Thyrseus. — Et pourtant Octave, qui l'a vue, ne la trouve pas autrement belle.

Antoine, gaiement. — En vérité ? Mais es-tu bien sûr.

Thyrseus, que ton élève^ ce chétif Octave, se connaisse en femmes ?

Thyrseus. — Entre nous, je ne le crois pas.

Antoine. — Quanta moi, jusqu'à preuve du contraire, je m'en liens à l'opinion de César, qui disait d'elle : « C est à la fois Phrjné, Aspasie et Sémiramis. »

Demetiuus. — Ce n'est pas peu dire!

Le Secrétaire, à Antoine. — Triumvir, le sablier est plein !...

(Mouvement d'effroi dans la foule.)

Antoine, debout^ haut. — Le sablier est plein... Je n'attendrai pas davanta2;'e. Cléopâtre saura avant peu ce qu'il en coûte de braver Marc-Antoine! — D'ici là, (Aux licteurs.) vous, faites ce que je vous ai dit de ce Képhren ! Vous, déliez les faisceaux et emparez-vous de ces hommes ! (II designe le Gouverneur et les Notables. Mouvement.)

Le Gouverneur. — Marc-Antoine!

Tous, suppliant. — Au nom des dieux !

Antoine. — Silence ! c'est à Rome à parler! (Il lève la main, les trompettes sonnent, et les licteurs se mettent en devoir d'obéir... Mais voici que résonnent, comme un écho, des accords lointains de flûtes et de lyres, soutenus du ronflement des sistres et des tympanons.)

Dellius. — Ecoutez!

Thyrseus. — Qu'est cela?

Antoine. — Qui donc ose cette réponse aux trompettes romaines ?

Dercetas. — Voyez, là-bas, sur leCydnus !

(La foule remonte vers le quai. Longs murmures d'admiration.)

Dellius, aux licteurs. — Attendez!

Thyrseus, venu à la grille. — Etrang-e merveille !

(Les Romains ont suivi le mouvement de la foule, sous le portique et sur la scène ; Antoine se trouve isolé sur son siège.

Antoine, grondant. — Eh bien ?0ù courez-vous? Dellius, regardant vers la droite. — Cette barque qui remonte le fleuve, et dont la proue est d'or et les voiles de

pourpre, et qui glisse sur les flots, conduite par un équipag-e de femmes...

Thyuskus. — Est-ce la barque d'Isis, déesse de l'Eg-ypte? ou celle de Vénus, qui règne à Chypre, l'île prochaine?

(La barque approche, évolue, aborde au milieu des murmures d'admiration de la foule.)

Dercetas. — Regarde, Antoine, regarde !

Antoine, brusquement. — C'est bien ! je vois...

TuYiiSEUs. — Ainsi, cette femme assiseàla poupe, qui vient à nous dans ces parfums etdans ces harmonies?

Kephren. — C'est la reine Cléopâtre ! (Il s'incline profondément.)

Thyrseus, revenu à Antoine. — 11 faut convenir qu'elle est belle !...

Antoine, toujours assis. — Soit ; mais bien imprudente d'oser cette entrée triomphale !

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