‹ ThéâtreChapitre 57 sur 148 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

CLEOPATRE, ANTOINE, seuls

(Anioiiio, après être remonté vers le fond, redescend vers Cléopàlre, qu'il trouve, avec surprise, assise tranquillement sur les coussins, que les femmes ont placés pendant ce qui précède. Après un geste de dépit ([u'il réprime.)

Antoine. — Eh bien! Nous voilà seuls !

ClÉopatru, désignant un siège approché par les esclaves à droite des coussins et à bonne distance. — Daii^rie l'asseoir...

Antoine, brusquement. — Et toi, daig-ne m'écouter! Puisque tu feins d'oublier ce dont Rome t'accuse, je vais le le rappeler ! (Allant et venant.) «Je ne me souviens pas ! » tlis-tu! Tu ne te souviens pas, non plus, sans doute, delà première de tes imprudences, qui fut de soutenir le g-rand Pompée contre César; ni du dang-er où tu étais alors de perdre lacouronne etlavie?...

Cléopatiîe. — Du danger où j'étais il ne m'en souvient g-uère; quanta César,... oui, certes, il m'en souvient !...

Antoine. — Et del'avoir abreuvé de philtres, comme une sorcière d'Eg-vpfe que tu es, paraît-il.

Cléopatiîe. — Propos de nourrices bons pour les marmots romains que l'on menace de Cléopâtre, quand ils ne sont pas sag'es !..

Antoine. — Diras-tu que, si tu n'avais eu recours à la mag-ie, César se serait si longtemps attardé à cet amour? jusqu'à te faire venir à Rome, jusqu'à vouloir t'instituer son héritière, et répudier pour toi sa femme, et t'épouser, lui dictateur, toi barbare ! Heureusement Rome s'est indig-née ; Rome n'a pas permis que César donnât ce prétexte à ses meurtriers; Rome t'a renvoyée en Egypte. Et voilà ce que lu ne lui pardonnes pas ! Précipitée du faîte où tu trônais déjà, tu jures de rendre aux Romains

affront pour affront, et tu n'as plus souci que de hâter ta vengeance. Ta flotte ne peut suffire à l'œuvre que tu rêves? Tu t'adresses à Sextus Pompée, qui met ses pirates à ton service : tu souffles ta haine à toute l'Asie Mineure, depuis le Dolta jusqu'à l'HelIespont ; en même temps, tu agrandis Alexandrie, dotée dune bibliothèque plus riche que celle de Pergame ; tu y réunis les artistes de la Grèce et les sages de la Ghaldée, et tu levantes de constituer une ville rivale de Rome, d'opposer à la République un empire d'Orient, et de déplacer ainsi l'axe du monde! Diras-tu que cesont encore là propos de vieille femme? Un témoin t'accuse que tu ne désavoueras pas... Toi-même ! J'ai cité, mot pour mot, talettreà Sextus Pompée. La voici : (Il montre un papyrus pris sur la table.)

Cléopatre. — Pourquoi ne lui aurais-je pas écrit, puisque j'étais son alliée ?

A^'TOI:^■E, ironique. — Et pourquoi ne l'aurais-tu pas été, son alliée, après avoir été celle de son père ?

Cléopatre. — Si tu me donnes raison toi-même, ce n'est donc pas de cela que tu m'accuses ?

Antoine, embarrassé. — Non vrai-ment !

Cléopatre. — Alors, précise, je t'en prie.

Antoine, venant à elle. — Eh bien, je t'accuse, puisqu'il faut te le dire, d'avoir été l'alliée des assassins de César !

Cléopatre, dans un cri. — Moi, dieux immortels ! Moi qu'il aimait jusqu'à me vouloir pour sa femme ! INIoi ! Cléopatre, j'aurais mis cette main dans leur affreuse main sanglante ?

Antoine. — On l'affirme.

Cléopatre. — Prouve-le donc ! Prouve-moi coupable de cette infamie ! et je me livre à tes licteurs !

Antoine. — Oublies-tu ce que tu as osé ici-même ? Le jour où la flotte d'Octave poursuivais Brutus et Cassius... N'as-tu pas mis à la voile exprès, pour lui barrer la route ?

Cléopatre, avec force. — Cela, oui, j'ai fait cela!

Antoine, triomphant. — Ah ! EnKn ! Et tu n'étais pas l'alliée de Brutus et de Cassius ?

Cléopatre. — Si je l'avais été, je t'aurais aussi barré la route, à toi, qui les poursuivais aussi. Je l'aurais essayé du moins, comme l'a tenté Sextus Pompée ; je t'aurais disputé ta suprême victoire de Philippes. Je ne l'ai pas fait !

Antoine, surpris. — Non. En efFet ! Pourquoi ?

Cléopatre. — Ne l'as-tu pas compris ?... Et suis-je l'ennemie de Rome (baissant la voix) parce que je suis l'ennemie d'Octave ?

Antoine, qui se rapproche. — Toi ! que dis-tu ?

Cléopatre. — Eperdûment aimée de celui qui fit trembler la terre, il ne m'eût coûté ni de voir son héritage passer en tes mains, ni de t'accepter pour maître, toi qui fus son plus hardi lieutenant, son ami le meilleur, toi son veng-eur ! toi qui marches son ég^al, à ce point qu'il me semble le retrouver en toi !

Antoine, adouci. — Eh bien ?

Cléopatre. — Du vainqueur des Gaulois, au vainqueur des Parthes, ce n'était pas déchoir.

Antoine, de même. — Soit, mais...

Cléopatre, sans l'écouter. — ... Mais subir la loi de cet écolier à l'œil trouble ?

Antoine. — Je reconnais qu Octave est bien jeune...

Cléopatre. — Passe encore, si ce visage imberbe ne masquait une âme de vieillard^ ladre et sèche, fermée à toutes les grandes passions.

Antoine, avec satisfaction. — Allons ! tu exag-ères...

Cléopatre. — Défends-le ! Un homme fait pour être esclave !

Antoine, mollement. — Oh !

Cléopatre. — Cruel après la victoire, lâche pendant la bataille !

Antoine. — Qu'il soit ce qu'il voudra, tu oublies qu'Octave...

Cleopatre. — Oui, j'oubliais que tu as accepté de partag-er avec lui et Lépide, son prêle-nom, les rovaumcs que vous avez conquis, toi et César, et qu'à défaut de ce dernier, tu devais gouverner seul.

Antoine. — Ce qui est signé est signé.

Cleopatre. — Ah ! que ne suis-je Antoine, au lieu d'être Cleopatre !

Antoine. — ... Mais quoi? Pouvais-je aller contrele testament de César ?

Cleopatre, ironique. — Celui que tu as lu sur le Forum ? N'est-ce pas ?

Antoine. — Sans doute !

Cleopatre, àc même. — Un misérable écrit, où nous n'étions nommés, ni toi, ni moi? Tu crois à ce testamentlà ?

Antoine, qui s'assied près d'elle. — Tu supposerais ?

Cleopatre, baissant la voix. — Je ne suppose pas, je suis silre que celui qui nous a déshérités tous les deux, ce n'est pas César ! mais Octave.

Antoine. — Ah! si j'en avais la preuve !

Cleopatre, railleuse. — Te laisses-tu prendre à ses protestations d'amitié ?

Antoine. — Non, certes. Je suis bien sûr qu'il me hait autant...

Cleopatre. — Qu'il me hait moi-même.

Antoine, familier, assis prés d'elle. — Oh ! toi, de longue date, pour la grande passion que tu avais inspirée à César, et son effroi de te voir l'héritière de son oncle. Cette haine va jusqu'à contester ta beauté !

Cleopatre. — En vérité !

Antoine, gaiement. — Je te suis garant qu'il a tort !... Et qu'elle mérite sa renommée.

Cleopatre. — Hélas ! que m'a-t-elle valu jusqu'à présent, si ce n'estla fureur de vos Romains ?

Antoine — Mais ici du moins elle est bonne à plaider sa cause et à la gagner. Platon affirme qu'un visage har-

nionleux prouve une àuie vraiment noble. Si les yeux transparents ne l'évélaient pas une âme loyale, ce serait une trahison des dieux ! comme si les étoiles égaraient les matelots... Autant que tes paroles, ta beauté te justifie, et m'atteste que tu es fidèle à Rome.

CLÉoPATiiE, vivement. — Tant que cette Rome sera celle de Marc-Antoine...

Antoine. — C'est bien ainsi que je Tentends... Au surplus, Octave est seul de son opinion, et si les Romains te détestent, c'est pour l'amour que tu inspires à tous ceux qui t'admirent de près comme moi.

Cléopatre, souriant. — Et que ne m'a jamais inspiré aucun d'eux, il faut l'avouer.

Antoine, saisi. — Aucun, dis-tu ?

Cléopatre, de mênae, tranquillement. — Aucun !...

Antoine. — Toi?... Cléopatre! tu n'as jamais aimé?...

Cléopatre, souriant. — Jamais...

Antoine. — Tu railles ?

Cléopatre, ingénument. — Hélas ! non, mais quoi ? Mariée toute jeune à mon frère Ptolémée, aussi jeune que moi, je n'ai trouvé dans cette froide union qu'amertume et dég-oût. — ■ Plus tard, éblouie par la renommée de (Jésar, je me suis donnée à lui, dans un élan d'enthousiasme, où le cœur n'avait aucune part... Erreur d'un jour, expiée par de cruelles déceptions !... Ainsi donc, un enfant, un vieillard, voilà toute ma vie.

Antoine, incrédule. — Et nul autre?

Cléopatre, fièrement. — Et sur quel autre auraient daigné s'abaisser mes regards ? Nul n'étant roi, comme Ptolémée, ou demi-Dieu, comme César?

Antoine. — Par Hercule ! C'est faire injure aux Dieux que de laisser ainsi sans profit tous les dons qu'ils t'ont prodigués sans mesure !

Cléopatre, souriant mélancoliquement. — Je leur fais donc cette injure-là! Et peut-être, après tout, vaut-il mieux au'il en soit ainsi !...

Antoine. — Pourquoi':'

Cléopatre. — Ah ! parce que celui que j'aimerais tout de bon, cette fois, je sens que je l'aimerais trop !

Antoine. — Trop ?

Cléopatiœ. — Pour son malheur et le mien. Car, d'abord, je serais follement, éperdûment, cruellement jalouse !...

Antoine. — Eh ! bien ?

Cléopatue. — Et d'un despotisme! Ah! celui-là, celui que j'aimerais euKn !... Il me le faudrait tout à moi, sans un reg'ard, une pensée, un souvenir qui fut pour une autre, comme je serais tout à lui, dans la virginité de mon âme et de mes sens ! Je le voudrais me sacrifiant tout au monde : époux, sa femme ; père, ses enfants ; fils, sa mère ; citoyen, sa patrie, comme je foulerais aux pieds toute vertu, dans l'org-ueilleuse impudeur de mon amour ! Et, triomphante de ma chute, glorieuse de ma honte, je crierais à l'Eg-ypte, à Rome, au monde entier: « Oui, je l'aime, oui, je suis à lui ! Moi Reine, moi Cléopatre, je suis son esclave ! Et que mon peuple se révolte, que Rome s'indig-ne et m'insulte ! Que l'Univers s'arme contre moi, le Ciel lui-même apprêtant ses foudres, je ne ferai pas le sacrifice d'un seul de nos baisers à la clameur des hommes, à la colère des Dieux! »

Antoine, debout comme elle, exalté. — Bien cela ! 0 Femme, vraiment Femme I oui c'est ainsi qu'il faut aimer !

Cléopatre. — Ah ! c'est que je ne suis pas, moi, de vos matrones romaines, pour qui l'amour n'est qu'une fonction domestique, dont la maternité est le seul but ! Fleurs sans parfums, fruits sans saveur du g-vnécée, cachant sous un triple tissu leur corps neigeux et glacé, qu'elles osent à peine livrer sans voiles aux caresses de leur maître. Fille de l'Egypte et de la Grèce, je suis d'une autre race, et le soleil africain, qui a doré mon front, a mis dans mon sein d'autres flammes ! Vienne celui qui

donnera l'essor aux passions qui couvent dans mon âme, et, faute d'aliments, la dévorent, et ma chair embrasera sa chair des mêmes feux, mon sang- versera la même ardeur à ses veines ! Mes bras seront à son épaule comme la tunique de Nessus aux flancs de ton aïeul Hercule, et, ce furieux amour dût-il nous consumer tous deux et nous réduire en cendres, ce sera mon org'ueil et ma joie d'être brûlée par lui, et ma volupté d'en mourir.

Antoine. — Par le ciel! celui-là serait l'ég-al des dieux, à qui tu verserais une telle ivi^esse !

Cléopatre, avec une fausse confusion. — Mais en vérité, je m'oublie !... (Elle se rassied.) Laissons-là ces rêveries... et revenons à Rome !

Antoine, se rasseyant plus près d'elle. — Ah ! mag-icienne!... Ils ne mentaient pas, ceux qui m'ont dit que je ne braverais pas impunément la g-riserie de tes yeux de Lotus et de ta voix caressante !... Je le comprends, l'alîolement de César pour XEgijplienne, comme on t'appelle. Et je l'envie de t'avoir tant aimée, autant que je le plains de n'avoir pas su t'inspirer un amourégal au sien ! Quel homme n'oublierait pour toi, mère, femme, enfants ? et n'accepterait l'exil même de sa patrie, pour en trouver une plus belle dans ton cœur?...

Cléopatre. — Oui, s'il était mon ég"al. Celle qui, de toutes, est la première, ne sera qu'au premier de tous !

Antoine, avidement. — Et si je l'étais, celui-là ?...

Cléopatre. — Sois-le !...

Antoine. — Et ton amour?...

Cléopatre, l'arrêtant du geste. — Oh ! parlons du tien d'abord... C'est assez que je le permette !... Antoine est coutumier des promptes victoires, mais Cléopatre ne désarme pas aussi vite.

Antoine. — J'en atteste les dieux et la passion subite qui m'affole !...

Cléopatre, un peu railleuse, désignant la foule. — En effet ! I. 8

puisque déjà pour elle, tu oublies tout un peuple. Antoine, calmé. — Ces g-ens-là?. .. c'est vrai. Je les oubliais !... Décidons de leur sort ! (11 se lève.) Juba ! Ouvre les g-rilles.

(Gléopàtre reste assise, nonchalante.)

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