Scène II
STREPSIADE, DÉMÉTRIUS, DELLIUS, DERCE- TAS, THYRSEUS, JUBA, viennent en scène. Plus haut, allant et venant, GEMINIUS, VENTIDIUS et GASSIDIUS : dehors, en vue, AUTRES OFFICIERS.
Démétrius, à Dellius. — Et de qui tiens-tu cette nouvelle ?
Dellus. — De l'intendant que voici.
DÉMÉTRius, à Strepsiade. — Ainsi, tu as vu aborder une barque ég-yptienne ?
Strepsiaue. — De ce côté, à une portée de flèche. Et le patron de la barque m'annonça qu'il précédait la flotte de Gléopâtre.
Dellius. — Tu l'entends ?
Démétrius. — Et où est-elle, cette barque ?
Strepsiade. — Là même où je l'ai vue, dans une petite anse du rivage, au pied du promontoire d'Actium.
Dercetas. — SÎ nous allions interrog-er cet homme ?
Strepsiade, vivement. — Inutile ! Il ne vous dira rien de plus.
.luiîA. — Antoine est prévenu ?
Dellius. — Oui ; il montait précisément au temple d'Apollon en compagnie d'Octavie, pour voir si la flotte de Gléopâtre n'arrivait pas.
(Strepsiade remonte, l'œil et l'oreille au guet.)
Démétrius. — Eh bien ! Je persiste à croire qu'elle n'arrivera pas, la flotte de Gléopâtre.
TiiYRSEUS, vivement. — N'est-ce pas ?
Dellius. — Pourtant cet Egyptien qui nous l'annonce!
Dé.métrius. — Qui sait dans quel but ?
Dellius. — Tu croirais à quelque trahison ?
Dé.métkius. — De Gléopâtre? Ou'avons-nous de mieux à attendre ? Elle ne peut pas ignorer les faits accomplis.
Elle sait qu Ai^rippa, en attaquant avant nous la flotte de Sextus Pompée et en faisant profiter Octave de cette victoire que nous rêvions pour nous-mêmes, a mis Antoine dans l'oblig^ation de se réconcilier avec un rival triomphant. Elle sait qu'Antoine a dû céder à la pression de tout le peuple romain qui, pour mieux sceller cet accord, exig'eait son mariag'e avec la sœur d'Octave. Et ce mariag-e, vous qui connaissez Cléopâtre, pouvez-vous croire qu'elle l'ait appris sans colère ?
Thyrseus, riant. — Ah 1 je la vois d'ici, l'Eg-yptienne ! Une vraie furie !
Dellius. — Soit ; mais elle sait aussi que la paix n'a pas duré long'temps, que la rupture entre ces frères ennemis est définitive et que leurs armées n'attendent plus qu'un sig-nal pour en venir aux prises.
Dercetas. — Et bien? Que lui importe maintenant, à Cléopâtre ?
Dellius. — Si la rupture est définitive entre le frère et le mari d'Octavie, Octavie ne peut-elle pas être la première victime de ces discordes ?
Démétrius. — Antoine la renverrait à Octave?
Dellius. — Et pourquoi pas? La paix rompue, l'alliance qui devait l'affermir n'a plus de raison d'être. Voyez ce pont de bateaux, là-bas, qui, d'un promontoire à l'autre, relie encore les deux armées, et permet à quelques braves g-ens d'aller et venir d'un camp à l'autre et de tenter un suprême effort de conciliation avant la bataille. Ce pontlà est un dernier lien, bien frag-ile, entre les membres épars de la patrie romaine ; trois coups de hache suffiront aie détruire. Ainsi de la très chaste et très pieuse Octavie, que trois mots d'Antoine : « Je te répudie ! » renverraient à la tristesse de son foyer désert... Cléopâtre y compte bien.
Dercetas. — Elle a tort.
(Approbation unanime.)
Dellius. — Et pourquoi ?
Dercetas. — Parce qu'Antoine est très sincèrement amoureux de sa jeune femme.
Dellius. — Il ledit beaucoup.
Dercetas. — D'ailleurs, il suffit de la voir.
Dellius. — D'accord! Je le veux bien : il l'aime... Mais comment? Et pour combien de temps ? Eh ! chers amis, quel est celui de nous qui n'a pas savouré comme lui le contraste de l'épouse timide succédant à la courtisane effrontée ? Après un mois d'orgie, c'est chose délicieuse qu'une coupe d'eau de source. « Ah ! voilà bien la meilUeure des boissons ! Je n'en veux plus d'autre ! » Mais que l'esclave obéissant me la présente au souper : « Du vin ! Par Bacchus ! Du vin !... » Et je lui jette au nez son eau claire !
Démétrius. — Cet apolog-ue sig-nifie ?
Dellius. — Qu'Octavie est une eau très pure, mais très fade, et Cléopâtre un de ces vins capiteux qui ne vous font dire et faire que des sottises, que l'on maudit sans cesse, mais à qui l'on revient toujours... Je voyais Antoine là, tout à l'heure, sur ces rochers, avec sa jeune femme, interrogeant l'horizon et humant le vent du large plein de senteurs marines, et je pensais : « Est-ce la brise du soir qu'il aspire ? Ou les parfums enivrants venus de l'Egypte lointaine ?
Démétrius. — J'ai meilleure opinion de lui.
(Mouvement au fond. Les officiers s'appellent. Bruit de voix.)
Dercetas. — Ouest-ce donc ?
Un Officier, du fond. — La flotte !
Tous. — La flotte égyptienne?
Officiers, au fond. — Oui ! Oui ! La flotte!
(Ils remontent tous vivement et se groupent, regardant la pleine mer. Grande agitation. Tumulte d'officiers et de soldats accourant.)
Thyrseus, agité. — C'est impossible !
Démétrius. — Regarde !
Dercetas, à un légionnaire. — Cours prévenir Marc Antoine !
(Le légionnaire disparait.)
Dellius, remontant avec eux. — Bon ! Il a dû la voir avant nous...
Thyrseus, seul, à part. — La flotte de Cléopâtre! Voilà qui ne vaut rien pour nous, et ne fait ni les affaires d'Octave, ni les miennes. Gomment semer si bien la discorde entre Marc-Antoine et la reine d'Eg-ypte, que la flotte reprenne le large ?... C'est ici, Thvrseus, que tu ne saurais trop faire appel à ton génie.
(Il remonte sur la terrasse. Strepsiade, les voyant tous occupés au fond, va tirer les rideaux qui ferment la baie, puis vient à la porte de droite, l'ouvre, et, appelant à mi-voix.)
Strepsiade, sur le bruit confus du dehors. — Entrez ! Nul ne prend g'arde à vous. (Des esclaves entrent, apportant un long lapis roulé, souple et garni de glands de soie.) — Mettez ce tapis où je vous ai dit. (Les esclaves le déposent, doucement, sur le lit.) Et maintenant, allez !...
(Les esclaves sortent. Des trompettes sonnent, tout au loin.)