Scène II
LES MÊMES, KÉPHREN qui accourt, tout armé.
Képhren. — Allons ! les archers ! Aux remparts !
(Sonneries lointaines. Sortie des soldats.)
Le Devin. — Eh ! quoi, déjà ?...
KÉPHREN. — Les trirèmes d'Octave viennent d'accoster en face des citernes de Rhakotis !
Olympus. — Dieux !
KÉPHREN. — Et le débarquement a déjà commence ! (Aux soldats qui rentrent.) Allons, vous autres, à vos armes ! (Ils sortent.)
Le Devin, vivement. — Si tu dégarnis le palais, qui veillera sur la reine ?
KÉPHREN. — Les gardes égyptiens dont je reprends le
commandement. (Aux officiers.) Tu te charg-eras de la porte de la Nécropole ; toi, de la porte Canobique ; toi, de l'Arsenal. Les mercenaires grecs y suffiront... Les Gaulois g-arderont l'enceinte du Bruchium. Quant à la porte des Citernes, il y faut des Romains ; qui les commandera ?
Thyrseus. — Moi. C'est un poste d'honneur que je réclame, en qualité d'ami de Marc-Antoine et en son nom.
Képhren. — Soit. Cours donc l'occuper, et souviens toi que c'est à vous qu'Octave aura à faire tout d'abord.
Thyrseus. — Il trouvera à qui parler.
(Il s'éloigne par le fond. Les officiers égyptiens ont disparu.)
Képhren, aux intendants. — Toi, veille à ce que la g-arde du trésor soit doublée et confiée à des hommes éprouvés. Toi, va dire aux prêtres de se mettre en prières !
Le Devin. — Les prêtres sont aux pieds des dieux. Ecoute ! (Dans le temple, à gauche, on entend les prêtres chanter, accompagnés par les harpes.) « Horus ! Isis ! Osiris ! »
Képhren. — Puissent les dieux les entendre ! (Les intendants se sont éloignés.)
Olympus. — Mais enfin, comment en sommes-nous là? Et avec sa propre flotte, celle de la reine, celle des tributaires, comment le vaillant triumvir n'a-t-il pas eu la victoire ?
Képhren. — Elle était assurée. Ses lourds navires, pareils à des citadelles flottantes, commençaient une manœuvre que la flotte ég-yptienne devait suivre ; l'ordre venait de nous en être transmis sur la g-alère antoniade, où Cléopàtre était montée ; nos vaisseaux n'attendaient qu'un signal pour entrer en lig-ne. Ce sig-nal, deux fois je priai la reine de le donner. Elle ne semblait pas m'entendre. « Reine, lui dis-je enfin, l'heure est décisive ! Antoine enveloppe Octave et va l'écraser; achève son œuvre ! assure son triomphe; commande: en avant! — Son triomphe ! » murmura-t-elle, ... Puis elle vint à la proue, sous
les reg'ards de tous nos marins, et, d'une voix terrible, elle commanda : « En retraite ! »
Le Devin. — Quoi ?
Képhren. — « Que fais-tu ? m'écriai-je. — En retraite! à toutes voiles ! Et le cap sur l'Egypte ! » Le pilote obéit, les rang-s oscillent... et nous voilà fuyant, et, derrière nous, tous les vaisseaux de la reine, et, derrière eux, tous ceux de ses tributaires.
Olympus. — Dieux cléments!
Képhuen. — Pas un moment, la reine n'avait quitté des yeux le navire d'Antoine... « S'il allait s'obstiner à la lutte ? » dit-elle tout haut. Antoine y semblait résolu : ses pesantes tirèmes continuaient leurs manœuvres. La reine était devenue très pâle, et je l'entendis essayer une prière ; puis tout à coup, s'interrompant : « Vois donc,Képhren ! Ses trirèmes s'arrêtent ! Elles tournent leurs proues vers le sud ! Elles déploient leurs voiles !... Il nous suit ! » Et elle souriait !...
Le Devin à Ohmpus. — Les dieux l'ont-ils frappée de folie ?
Képhren. — Les soldats laissés sur le rivage d'Actium nous regardaient fuir, éperdus. « En retraite ! » répétait la reine. Octave, qui d'abord redoutait une ruse, s'était décidé à nous poursuivre ; ses vaisseaux légers eurent vite rejoint nos traînards. La retraite devenait une déroute ; d'une galère à l'autre, les tributaires se conseillaient la lâcheté. La première nuit, il en resta plus de cinquante en arrière ; la nuit d'après, le nombre des trirèmes était réduit de moitié. Ainsi, la flotte s'éparpillait d'heure en heure. Vous avez vu la reine arriver avec les débris de la nôtre ; Antoine vient d'abriter dans le port ce qui reste de la sienne. Encore, est-ce par mes soins qu'on a fermé déchaînes la passe de l'Arsenal ; Antoine n'y songeait pas, tant la colère l'enivre ! Ecumant de rage, de l'avoir poursuivie sans l'atteindre. « Que me parlez-vous d'Octave? » hurlait-il « et de son camp dressé sur le rivage? L 12.
Ce n'est pas sur le rivag-e qu'est l'ennemi ; c'est là ! » Et, debout sur la proue, 11 montrait le palais, se plaig-nant de ne pouvoir y courir, accusant ses amis de trahison : « Vous retardez le débarquement, c'est pour lui laisser le temps d'échapper à ma fureur... Vous m'y échapperez pas, ni vous, ni elle ! »
Antoine, dans les jardins. — Laissez-moi !
OlYiMpus. — Ecoutez !
Antoine, violemment. — Où est-elle?
Le Devin, qui a remonté d'un pas. — C'est lui ! C'est Marc- An toi ne !
Olympus, saisi. — Képhren ! sauve-nous de sa rag-e !
Képhren. — ■ Grâce aux dieux ! La reine est avertie et g"ardée ! Venez ! Venez !
(Il les fait entrer à droite dans le palais, où il entre après eux.)