Scène IV
Les mêmes, CLÉOPATRE
(Au moment où Iras court à la porte de Cléopàtre, celle-ci entre.)
Cléopàtre. — Quel bruit et quelles clameurs à ma porte !... L'heure n'est pas venue de réveiller le maître.
Iras et Charmiane, suffoquées, joignant les mains. — Oh! maîtresse !...
Cléopàtre, sans les entendre, apercevant Amosis et allant à lui. — Ah ! c'est toi ! (Désignant le couffin.) Le serpent est là, n'est ce pas ?
KÉPHREN, (redescend, les autres restant au fond). — Il est partout ! Reine, tu es trahie :
Cléopàtre. — Trahie ?
KÉPHREN. — Par Thyrseus, qui a livré à Octave la porte des citernes, par les mercenaires qui leur ont ouvert la porte d'eau, par tes archers eux-mêmes, qui ont disparu, tandis que Démétrius et Dercetas sont aux remparts de l'est où l'on donne l'assaut !
Cléopàtre, terrifiée. — Malédiction sur nous ! c'est la fin !
KÉPHREN. — Les soldats d'Octave g-ravissent déjà les rampes du palais... Tu peux les voir.
Cléopàtre. — Réveillons Antoine et qu'il se hâte de fuir !
(Mouvement de Juba vers la porte de droite.)
KÉPHREN. — Impossible. Le palais est cerné de toutes parts!
Cléopàtre, vivement. — Ne le z'éveillez pas, alors !... Il sauterait sur son épée et se ferait ég-orger. Ah ! Dieux justes ! Dieux cléments ! Que faire à présent pour le sauver ! Que faire?...
Képhren. — Frapper le vainqusur!
Cléopatre. — Au milieu de ses soldats ?
Képhren, tirant son coutelas. — Je le tenterai du moins!...
Cléopatre, l'arrêtant. — Non ! pas ainsi ! Pas là-bas ! Ici!
Képhren. — Soit! Comment?...
Cléopatre. — Ah ! le sais-je ! Comment le saurais-je? Ma raison m'échappe, et les minutes nous harcèlent... (Avec rage.) Pourtant c'est bien ici même qu'il faut le tuer, avant qu'il ait franchi le seuil de cette porte. (Elle indique la droite.) Il le faut !... Aide-moi ! Cherche ! trouve ! Moi, je ne trouve rien! Je suis folle!
Képhren. — Je puis être à l'affût chez moi.
Cléopatre. — Oui, chez toi! C'est cela. Et, au bon moment!... Ah ! Dieu ! c'est la dernière partie à jouer ! Il ne faut pas la perdre !... Chez toi... Oui... et attends !... Oui c'est cela! (Avec joio.) J'ai trouvé !... (A Iras.) Cours au devant de ce monstre, toi !... D'Octave!...
Iras, pleurant, épouvantée. — 0 maîtresse ! Moi !...
Cléopatre, avec force. — Toi ! F'ais-toi connaître ! Dislui... et ne te retiens pas de pleurer surtout!... Dis-lui que Cléopatre est ici, désespérée, qu'elle se voit déjà dans Rome, les mains liées, devant son char... et que je ne pense plus qu'à mourir! Et qu'il se hâte s'il veut me trouver encore vivante!... Il viendra, j'en réponds: sa seule crainte étant de n'avoir pas la reine d'Egypte pour l'ornement de son triomphe !... Va ! Et pleure, pleure surtout, pleure tant que tu pourras!... (iras sort par le fond. A Képhren et Gharmiane.) Vous, mes fidèles! Ecoutez bien !... Je fais en sorte qu'Octave et moi restions seuls ici, sans témoin... Toi (A Képhren.) chez toi, surveillant tout et prêt à ag-ir, sans être vu. (A Gharmiane.) Toi debout, là-bas, près de la porte, avec Iras, n'étant pas inquiétantes. Je prends ce sièg^e, il prend l'autre, et. tandis que je l'étourdis de mes paroles et attire sur moi tous ses reg-ards, (A Képhren.) tu viens à pas lents derrière lui, ton coutelas
à la main et, au moment précis où tu me vois lever ainsi l'éventail... (Elle fait le geste avec l'éventail pris sur la table.) tu lui plong-es le fer entre les deux épaules, et l'abats comme le bœuf à l'abattoir, d'un seul coup!
Képhren. — Oui, maîtresse !
Cléopatre, àCharmiane. — Au même sig-nal, etpromptes comme l'éclair, Iras et toi, vous fermez la porte de bronze. Nous courons chez Antoine... le reste est notre affaire. Octave mort, tout ce qui l'acclamait nous acclame, et c'est fait!... Yotis m'avez comprise?
Képhren et Charmiane. — Oui, maîtresse !
Cléopatre, faisant le geste. — L'éventail...
Képhren. — Je frappe.
Charmiane. — Et nous fermons!
Cléopatre. — Et maintenant, Képhren et toi, en embuscade! (Képhren disparait à gauche.) Les dieux nous soient en aide, pour mon salut et pour le vôtre !... Le voici!