Scène VI
OCTAVE, CLÉOPATRE, CHARMIANE, KÉPHREN, OFFICIERS, au fond.
Cléopatre, debout. — César, les dieux t'ont donné la victoire, et, maintenant que nous sommes seuls, je puis sans confusion saluer en toi le maître de ma destinée. Ne me laisse pas plus long-temps dans cette cruelle anxiété ! Ou'as-tu décidé de moi ?
Octave, de même. — Rien encore ! Pour le moment je suis tout au plaisir de contempler celle qui a fait tant de bruit dans le monde, et, plus je la regarde, plus Marc- Antoine me parait excusable.
Cléopatre, amèrement. — Tu railles ?
Octave. — M'en préservent les dieux ! Mais... (Il lui fait signe de s'asseoir.) A propos d'Antoine... (Cléopatre s'assied dans le fauteuil à droite de la table. 1 Comment ne l'ai-je pas encore vu ?... A-t-il renoncé à te défendre ? Je ne le crovais pas ingrat à ce point...
(11 se rapproche de la table, debout, Képhren sous la tenture. Au fond, les officiers vont et viennent sur la terrasse, inquiétant Cléopatre.)
Cléopatre. — Antoine a quitté la ville, avant le jour.
Octave, souriant. — Ah I Pour se réfugier ?...
Cléopatre, désignant le fond pour voir les officiers. — A Memphis, où il compte rallier l'armée de la haute Egypte.
Octave. — C'est toi qui lui as donné ce conseil ?
Cléopatre. — C'est moi !
Octave, la main sur le dossier du fauteuil à gauche. — Et pourquoi ne l'as-tu pas accompasrné dans sa fuite?
Cléopatre. — Il s'j est opposé lui-même, dans l'espoir que ma soumission désarmerait ta colère, et que tu me ferais grâce de la vie.
Octave. — Il serait fâcheux, conviens-en, d'anéantir un si parfait exemplaire de la beauté féminine...
(Il s'assied dans le fauteuil. Mouvement de satisfaction de Cléopàtre. Képhren se montre en entier. Groupe d'officiers au fond, arrêté.)
Cléopàtre. — Voilà donc pour ma vie. Parlons de 7na couronne. Une reine ne peut, sans déshonneur, demander moins qu'un royaume ! Me laisseras-tu le mien '?...
Octave. — C'est une question à laquelle Rome seule peut répondre.
Cléopàtre, avec un soupir douloureux, feignant l'abattement. — Alors sa réponse est prévue ; c'est ma déchéance ! (Furtivement, elle jette un coup d'œil au fond, sans être vue d'Octave; les officiers vont et viennent.) Du moins serai-je libre ?
Octave. — Je l'espère !
Cléopàtre, insistant. — Mais sans en être sûr ?
Octave. — Rome...
Cléopàtre, se rapprochant de la table pour attirer l'attention d'Octave et faciliter les mouvements de Képhren — Rome toujours ! Ta g-énérosité m'assure du moins que tu ne me condamneras pas à l'horreur d'orner ton triomphe, et de marcher pieds nus devant ton char, sous les sarcasmes de la valetaille romaine ?... S'il te faut pour mon rachat l'abandon de tous mes trésors !...
Octave, railleur. — Tu oublies que ces trésors-là sont aujourd'hui les miens.
(Ici, les officiers disparaissent tout à fait. Képhren se rapproche d'Octave.)
Cléopàtre, insistant, — Alors, que la pitié soit ma seule rançon !... Au nom des dieux prompts à punir les impitoyables, au nom de ton père adoptif, de César qui m'a aimée, et dont tu es la vivante imag-e... Octave. — Je consulterai le Sénat !...
Cléopàtre, prenant l'éventail. — Alors...
(Elle va pour lever l'éventail. Et Képhren son coutelas... Des cris furieux éclatent subitement deriit-re la porte de droite, avec le bruit d'une lutte, dominé par la voix d'Antoine.)
Antoine, dehors. — Ah! maudits !... Scélérats !
(Octave, debout, vivement gagne le fond, évitant Képhren, et le mettant ainsi, sans l'avoir vu, dans l'impuissance de le frapper. Attirés par le bruit, les officiers d'Octave, accourus sur le seuil, derrière lui, écoutent, ce qui le met hors de tout danger.)
ClÉOPATRE, aux cris, debout, toute pâle. — Celte voix !... Ces cris !
Képhren. — Celle du maître !
(Les cris redoublent.)
ClÉOPATRE. — Ils l'ég-org-eut !... (Elle court à la porte.) Assassins ! Assassins !... (Montrant Octave à Képhren.) Mais tue donc celui-là, toi, tue-le donc !...
(Les officiers font un pas, couvrant Octave.)
Antoine, dehors. — A moi, Képhren !
ClÉOPATRE, à la porte, qu'elle ébranle et cherche à ouvrir. — Courag-e! nous voici! Tiens bon! (Képhren, à l'appel d'Antoine, court à la porte.) Fermée ! (Elle s'efforce de l'ouvrir. Frappant et criant.) Ah ! misérables !
KÉPHREN, enfonçant la porte. — C'est fait !
Antoine. — Trop tard !
(Il entre avec EROS, chancelant, blessé, un tronçon d'épée à la main et. tombe dans les bras de Cléopàtre. Les meurtriers se heurtent à Képhren, reculent et disparaissent. Képhren pousse la porte, et revient à Antoine.)
ClÉOPATRE. — Blessé! Oui, du sang-. Blessé... Ah ! Dieux î
Antoine, haletant. — Dans mon sommeil !.. les lâches !
(Il aperçoit Octave qui s'est un peu détaché du fond et qui le regarde.) C'est bien digne de toi ! bandit !... (Il s'arrache à demi des bras de Cléopàtre fait un pas menaçant, vers Octave, qui recule d'instinct, — éclatant de rire.) Voyez-le, ce lâche !... Tout meurtri que je suis, je lui fais peur encore !
(Il tombe à genoux. Mouvement des officiers vers lui, pour l'achever; Octave les arrête.)
Octave, calme. — Le vaincu a droit à l'insulte. Lais-
sons-le finir en paix!... (Méchamment, bien à l'adresse d'Antoine.) .le lui passe tout ! A condition qu'il meure !
(Il sort par le fond, suivi de Thyrseus et de ses officiers. Képhren ferme la porte sur lui.)