Scène III OSTASIO, MALATESTA
Ostasio, à Malatesta. — Vous pouvez, bien entendu, l'annoncer à votre puissant ami, le seij^neur Nello délia Pietra, que je n'ai pas trouvé chez lui tout à Iheure.
Malatesta. — 11 devait être, en sa qualité de consul de Pise, chez Tarchevêque... Tu sais (Montrant la tour.) qu'il s'est passé ici des événements?
OsTASio. — C'est mon métier de tout savoir. (Malatesta va s'éloigner, il le retient.) Du même coup, annoncez-lui donc une chose qui ne manquera pas de l'intéresser. Du temps où le siour Nello habitait Florence, vous avez dû y entendre parler d'un nommé Dante, prieur des arts, puis g-onfalonnier do justice?
Malatesta. — Celui qu'on appelle le poète, l'auteur de la Vie Nouvelle où il raconte avec tant de g-râceson amour pour la jeune Béatrix, si vite aimée, si vite morte!
OsTASio. — Amour d'enfant, amour de rêve !... Dante en eut un, plus sérieux, (Baissant la voix.) auquel il fait une allusion discrète dans son livre, pour l'amie de Béatrix, la belle Pia dei Tolomei...
Malatesta. — La femme de Nello ?
OsTASio. — Que ses fonctions d'ambassadeur éloig-naient souvent et pour long-temps de Florence.
Malatesta. — Moi, si jamais je me marie, je m'arrang-erai pour ne pas quitter ma femme.
OsTASio. — Le seig-neur Nello se contenta de chasser l'amoureux.
Malatesta. — Comment?
OsTASio. — Dante était du parti des Blancs qui s'opposaient à l'entrée de Charles de Valois, Nello était des Noirs. Le jour où les Blancs furent vaincus, on les décréta d'exil, le nom de Dante fut mis sur la liste.
Malatesta. — Par Nello.
OsTASio. — Et c'est à quoi servent les g-uerres civiles. Après avoir essayé deux fois en vain de forcer les portes de Florence, Dante faisait le mort, attitude qui ne s'accorde g"uère avec sa véhémence; sans doute il a été prévenu par ses amis.Giottoou Casella, que le seig-neur Nello, revenu dans son pays, y avait amené sa femme: car, au moment où j'arrivais au bord de l'Arno, je l'ai reconnu rentrant dans cette église...
i\L\LATESTA. — Dante ? Tu es sûr?
OsTASio. — Il n'est pas difficile à reconnaître avec son
nez d'aigle, sa lèvre triste et ses yeux creux. Bref, vous m'oblig-erez en avertissant de ma part notre ami, qui ne manquera pas de trouver, cette fois encore, un biais pour s'en débarrasser. Si tant est que Dante ne lui en fournisse pas lui-même l'occasion. Ces poètes sont les ennemis rêvés; celui-là plus que tous les autres, espèce de fou qui a toujours l'âme sur les lèvres et se perd à plaisir, s'émouvant, s'indig-nant et criant à propos de tout. Et là-dessus, adieu!
(Il se dirige vers la gauche.)
Malatesta. — Quel chemin prends-tu donc ?... OsTASio. — Le chemin du port, où un bateau m'attend. Malatesta. — Tu vas par mer ?
OsTASio. — C'est bien plus court.
(Malatesta remonte parla voûte. Ostasio s'éloigne sur le quai. Dans le corps de garde, où le Catalan est revenu avec une cruche de vin, on entend Corso chanter) :
A la santé du Pape et de ses cardinaux! Scène IV
Dans la rue à gradins qui longe l'église, DANTE parait, sortant de l'église par la porte latérale, enveloppé d'un manteau qui cache en partie son costume légendaire ; il descend avec précaution, s'assure que la place est déserte, que personne ne vient, et se retourne, attendant visiblement, impatiemment quelqu'un, qui paraît enfin et dont l'apparition lui cause un sursaut de joie : c'est PIA, sortie de l'église par la même porte, en mante, voilée, qui jette un regard autour d'elle, tout en mettant son missel dans son aumônière, va jusqu'au banc, et là, soulève son voile. Dante qui Ta rassurée d'un geste, vient à elle, prend ses mains tendues et l'attire contre lui.
Dante. — Toi ! Toi !
PiA. — 0 mon Dante adoré !
Dante. — Ame de ma vie ! Enfin ! Enfin ! (Il la serre dans ses bras, éperdûment.)
Pi A. — Prends garde !
(Elle se détourne pour s'assurer qu'on ne les voit pas.)
Dante. — Eh ! que m'importe !
PiA. — Tu m'aimes donc toujours ?
Dante. — Et toi ? Comme tu es belle ! Laisse que je te reg"arde ! Il y a si long-temps que mon âme s'épuise à l'appeler, que je ne te vois plus qu'en fermant les yeux !
PiA. — Mon bien-aimé !
Dante. — Tu sais qu'elle te ressemble ?
PiA. — Notre fille !... Tu l'as revue ?
Dante. — Avec la permission de ton frère, à Sienne.
PiA. — Gomme elle est jolie et déjà grande, notre Gemma !
Dante. — Elle aura bientôt sept ans.
PiA. — Oui, et tant de jours, hélas ! si loin les uns des autres. Tu lui as parlé ?
Dante. — Comme un ami de la famille. Et j'ai eu la joie, la joie divine de l'embrasser.
PiÂ. — Chère mignonne ! (Elle s'assied sur le banc à droite où elle fait asseoir Dante près d'elle.) Tu étais depuis longtemps dans l'église, quand je t'ai aperçu ?
Dante. — J'arrivais !
PiA. — Je priais pour elle et pour toi. Tout à coup, un tumulte de joie me secoue! Quelle chose étrange ! Je devinais, je sentais ton regard fixé sur moi, attirant, appelant le mien. J'ai levé les yeux et j'ai rencontré les tiens.
Dante. — Je savais te trouver là ! Je m'étais dit : « Je lui ferai signe de me suivre. Avec cette neige, nous serons garantis des passants. « Mais quand je t'ai reconnue, la fougue de mes frissons était telle que je tremblais comme un homme pris de vertige, à qui les murailles crient : Meurs ! Meurs !
PiA. — Et moi, je ne pouvais plus me lever, et encore maintenant... Tant de joie!
Dante. — Tu n'as pas froid ?
PiA. — Je t'adore ! Et me demande, comme dans ta I. 14.
chanson : « Qu'advlendra-t-il de moi au temps du renouveau, puisqu'en ce temps de g-lace, l'amour... »
Dante. — «... m'envahit tout entier ! »
PiA. — Comme les heures se traînaient ! Et que les semaines étaient long-ues !
Dante. — Tu aurais dû entendre bourdonner autour de toi, pareilles auxabeillesde Virgile, les paroles d'amour et de reg-ret que je t'adressais de là-bas ?...
PiA. — Je pensais : « Que devient-il ? » Je ne savais qu'imao;-iner. Ton ami Casella, qui, en qualité de cousin de Nello, est autorisé à me voir, et qui berce mes rêveries en me chantant de tes vers, m'a dit tes tentatives désespérées pour rentrera Florence, où tu ne peux plus reparaître maintenant, sous peine de mort... mais, depuis que Nello m'a ramenée ici, pourquoi ne t'ai-je pas revu, ne fut-ce qu'un instant ? Pourquoi Casella n'a-t-il jamais eu de tes nouvelles?
Dante. — On m'avait emprisonné !
PiA. — Grand Dieu! Toi ? Pour quel crime ?
Dante. — Je ne te savais pas encore partie de Florence et j'allais, en mon nom et au nom de mes amis, demander, sans g-rand espoir, au pape Boniface,- qui m'avait jadis reçu comme ambassadeur, d'intervenir auprès de la République et de faire lever notre ban d'exil, quand, en arrivant à Anag-ni, j'entre dans une église ; un nouveauné, une petite HUe, qu'on venait d'y présenter au prêtre, avait glissé dans les fonts baptismaux, dont le lourd couvercle s'était, je ne sais comment, refermé sur elle ! la nourrice et les parents criaient à fendre l'âme; mais nul, pas même le prêtre n'osait rompre le baptistère : l'enfant gémissait... Je me souvins du baptême clandestin de notre fille...
PiA. — Hélas !
Dante. — Je saisis l'outil d'un maçon, rompis le couvercle et rendis l'piifant à sa mère... Une heure après, des agents du Saint-Office m'arrêtaient comme coupable de
sacrilège! — Je m'indigne, résiste furieusement, et y gagne d'être jeté dans le plus sombre de leurs cachots...
PiA. — Dieu juste !
Dante. — J'y serais encoi'e, si les envoyés de Philippe le Beau, qui s'emparèrent d'Anag-ni et maltraitèrent si durement Bonifacc, n'avaient massacré les geôliers du Saint-Office, enfoncé les portes et délivré les prisonniers.
PiA. — Et tandis que je vivais, moi, librement, jouissant du soleil et de l'ombre, tu criais en vain ta colère vers le ciel du fond de ces ténèbres, du fond de cette horreur !
Dante. — De ma colère et de mes cris je ne me suis plus souvenu, dès que j'ai su que j'allais vers toi. Tout ce qui s'amassaiten moi d'imprécations s'apaise, commeune meute domptée ; je n'imag"ine plus que des cantiques d'amour où, sans révéler notre secret, je mêlerais, intellig-ibles pour nous seuls, vos deux noms, le tien et celui de ta fille...
PiA. — Alors c'est en revenant d'Anag-ni que tu as passé à Sienne chez mon frère ?
Dante. — Oui, pour y voir notre Gemma.
Fia. — Elle me ressemble vraiment?
Dante. — Elle a ton visag-e et ta voix. Et si jeune, sept ans à peine, elle a déjà ton âme !
DiA. — Tu as causé avec elle ?... Elle t'a parlé de moi ?
Dante. — Ah ! certes 1 Ton frère m'a donné à elle pour un ami de la famille, lui apportant des nouvelles de la tante Fia.
Fia, tristement. — Oui, pour elle, je ne suis que la tante Fia.
Dante. — Et il était si heureux de la voir dans mes bras !
Fia. — Ah ! frère bien-aimé ! Dieu seul pourra le payer de ce qu'il a fait pour nous, le jour où il m'a donné asile pour la naissance clandestine de cette enfant, née de notre faute, et qu'il a adoptée et présentée partout comme sa
propre fille, dont la mère était morte en lui donnant le jour.
Dante. — Et comme je le remerciais de tant de bonté: « Ne me remerciez pas, me disait-il, enviez-moi. Grâce à elle, je connais dans ma vieillesse les joies d'un père. » Et si tu avais vu, en efîet. Gemma sur ses g-enoux, lui faisant un collier de ses petits bras, tu envierais le bonheur de ton frère, et, en l'enviant, tu fondrais en larmes.
PiA. — Hélas! oui; nous ne connaîtrons jamais une telle joie. Et c'est notre châtiment!
Dante. — Quelle parole ! En es-tu encore à te faire des reproches V Mariée malgré toi, malg-ré ton frère, à ce louche ambitieux, sournois et féroce, qui n'a jamais aimé de toi que ta fortune et ton nom, et qui cependant est ton maître! qui, au lendemain de tes noces, t'a dédaig-née et trahie pour tes suivantes, comme il trahit tous les partis qu'il sert, et qui néanmoins est jaloux jusqu'aux affronts, jusqu'aux brutalités !... tu te jug-es coupable envers lui?
PiA. — Non ! Dieu m'en est témoin! Ce serait rougir de ton amour, qui est l'org'ueil de ma vie! Non, pas envers lui, mais envers l'autre, celle que célébraient tes premiers vers, la morte qui nous était si chère, qui m'aimait comme une sœur, et à la mémoire de qui nous avons été infidèles, si vite !
Dante. — Savions-nous lui être infidèles ?Nous venions de perdre, toi, la plus tendre, la plus noble amie, moi, ma jeune Muse, l'inspiratrice de mes premiers enthousiasmes, celle par qui mon cœur et ma pensée furent en moi comme des oiseaux essayant leurs ailes : un même coup de lance avait ouvert nos deux âmes; nos mains qui se tendaient vers la tombe s'étaient rencontrées ; nous nous reg-ardions à travers nos larmes, et ce fut d'abord une pitié mutuelle qui noua notre étreinte et mêla nos sang-lots.
PiA. — Oui, mais cette étreinte, la morte dut la voir. Et comment veux-tu qu'elle nous pardonne? Es-tu jamais
retourné sous les cyprès de San Miniato sans y rencontrer, pour dire un mot de toi, l'ortie du repentir?
Dante. — Béatrix est trop près de Dieu pour n'être pas généreuse. Les étoiles ne sont pas jalouses des yeux.
PiA. — Cher seig-neur, noble amant, docteur admirable, aussi savant à me persuader que je suis prompte à me laisser convaincre !
Dante. — « Ou'adviendra-t-il de nous au temps du renouveau, puisqu'en ce temps de glace, amour... »
PiA. — « ... Nous envahit tout entier? »
(Elle a appuyé la tête sur l'épaule de Dante et lui tend ses lèvres. A ce moment, de la fenêtre de la tour, un gémissement s'exhale, une voix plaintive, à peine distincte : « A l'aide! père! père ! je tneursl » puis un cri : « OA/ misère! » Dante et Pia se sont levés, saisis )
Dante. — Qui a poussé ce cri ? ces plaintes ? Pia, en pleurant. — Ces malheureux enfermés là... Dante. — Quels malheureux? Je me sens de glace, comme si l'aile de la mort m'avait frôlé...
(En même temps que des bourgeois sortis de l'Eglise, des gens du peuple, venus par la voûte avec leurs femmes et leurs enfants, un jeune tiomme paraît à droite, qui, après un regard à la tour, descend à gauche, sombre.)
Pia. — On vient! (Elle s'enveloppe de son voile. 1 Interroge ce jeune homme : c'est Bernardino dei Polentani.
Dante. — Le fils du bon comte Guido ?
Pia. — Oui. Étudiant à l'Université de Pise, il te dira cette horrible aventure.
Dante. — Où te reverrai-je ?
Pia. — Ici. demain, à la même heure.
Dante. — A demain.
Pia. — Et à toujours !
(Elle s'éloigne à grands pas par la droite, premier plan.)