EUGENE LABICHE
M. Emile Augier, qui a écrit une préface en tête du Théâtre complet de M. Eugène Labiche, juge cet auteur de la façon suivante : « Dans sa vie aussi bien que dans son théâtre, la gaieté coule de son urne comme un fleuve charriant pêle-mêle la fantaisie la plus cocasse et le bon sens le plus solide, les coq-à-l'âne les plus fous et les observations les plus fines. Pour avoir une réputation de profondeur, il ne lui manque qu'un peu de pédantisme; et qu'un peu d'amertume pour être un moraliste de haute volée. Il n'a ni fouet ni férule ; s'il montre les dents, c'est en riant; il ne mord jamais. Il n'a pas ces haines vigoureuses dont parle Alceste ; il écrit, comme Regnard, pour s'amuser et non pour se satisfaire. » Cela est excellemment dit, avec beaucoup de justesse et de vérité. Seulement, cela demande à être un peu développé, pour être mis nettementen pleine lumière. ,'. il
D'abord, il faut poser que la formule de M. Labiche a déjà vieilli. Il a eu un quart de siècle à lui, ce qui est bien beau et bien long. Pendant vingtcinq à trente ans, il a été le rire de la France, il a régné sur notre gaieté. Peu d'auteurs ont eu cette gloire. Ce qui prouve que M. Labiche re- . présente déjà le rire d'hier, c'est que nous avons notre rire d'aujourd'hui, que j'incarnerai volontiers dans MM. .Aleilhac et Halévy. Comparez la Boute ou la Cigale avec Un Chapeau de paille d'Italie, et vous sentirez immédiatement les différences profondes, plus de bonhomie hier et plus de nervosité aujourd'hui, une verve abondante, épanouie, humaine, chez l'aîné, et une invention plus restreinte, aiguisée d'un ragoût parisien, chez les cadets. Il n'y a pas là une simple opposition de tempéraments différents, il y a les façons d'être de deux époques, de deux sociétés.
J'aimerais à pousser davantage un pareil parallèle, car j'y trouverais de nouveaux arguments en faveur de cette évolution continue du théâtre, que je me plais si souvent à constater, pour encourager et défendre les novateurs. Mais cela me jetterait hors de mon sujet, qui est d'étudier le théâtre de M. Labiche.
Cette étude serait longue, si je ne la restraignais. Je citerai d'abord Un Chapeau de paille
d'Italie, cette pièce qui est devenue le patron de tant de vaudevilles. Ce jour-là, M. Labiche avait fait mieux que d'écrire une pièce, il avait créé un genre. L'invention était d'un cadre si heureux, si souple pour contenir toutes les drôleries imaginables, que, fatalement, le moule devait rester. Je dirai presque qu'il y avait là une trouvaille de génie, car ne crée pas qui veut un genre. Dans notre vaudeville contemporain, on n'a encore rien imaginé de mieux, d'une fantaisie plus folle ni plus large, d'un rire plus sain ni plus franc. Sans doute, l'observation, la vérité, le style, ne sont pas en question ici. Il faut accepter l'œuvre comme une farce bonne enfant, sans prétention aucune, admirablement coupée pour la scène.
Mais j'ai surtout lu avec un vif intérêt le petits actes qui complètent le premier volume, entre autres le Misanthrope et l'Auvergnat, Edgard et sa Bonne et la Fille bien gardée. Tout le talent de M. Labiche se trouve là ; je veux dire qu'on y voit clairement les conditions de son talent et les raisons de ses succès. C'est toujours la même bonhomie, le même rire facile; seulement, il n'est plus dans la fantaisie absolue, il effleure la vie, il saute à pieds joints les égouts, il touche du bout des doigts aux plaies les plus vives. C'est un homme aimable qui joue avec le feu, sans se brûler et sans jamais effrayer personne.
Voyez le Misanthrope et V Auvergnat. Chiffonnet rentier, homme riche, est mordu du besoin de la vérité. Il la veut, il l'exige à tout prix, et il fait avec l'auvergnat Machavoine un marché par lequel il le nourriraetl'hébergera, moyennant quoi Machavoine devra lui dire la vérité toujours et quand même. Une heure plus tard, l'auvergnat l'a tellement agacé et compromis que Chiffonnet donnerait la moitié de sa fortune pour se débarrasser de lui. \o\\k le sujet d'une satire bien amère. Confiez ce sujet à un auteur comique anglais du dix-septième siècle, à Ben Jonson, par exemple, et vous verrez sur quelle claie d'infamie il traînera l'humanité. Il n'est pas de vérités abominables que Machavoine ne jettera à la tête des personnages. Avec M. Labiche, l'amertume disparaît, il ne reste qu'un éclat de rire devant les embarras où l'auvergnat met le misanthrope ; et toute la gaieté naît du
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clianfrenient qui s'opère dans les idées de ce dernier, à ses dépens. C'est une grosse (jueslion philosophique dénouée par une plaisanterie.
Maintenant, passons à Edgard et sa Bonne. Ui. nous entrons dans une étude do mœurs, et le cas est un des cas les plus déhcats, les plus scabreux qui se présentent dans les familles. Le fils de la maison. Edgard, a eu des tendresses pour Florestine, la femme de chambre de sa mère. Cependant, il va se marier, cette liaison l'assomme et il voudrait bien rompre. Mais Florestine entend être aimée; aussi apporte-t-elle toutes sortes d'empêchements au mariage.
N'oilà qui est peu moral. On pourrait remuer avec cela tous les bas-fonds du cabinet do toilette et de la cuisine. Les promiscuités fatales de la vie de famille, les complaisances polissonnes, toute l'ordure tolérée qui prend place au foyer, sont mises là en jeu et d'une façon très crue. Mais ne vous inquiétez point. M. Labiche rira d'un rire si énorme, il sortira de la vie réelle par un tel élan de fantaisie folle, qu'il n'y aura [dus rien de blessant dans le sujet. Puisqu'il est entendu que c'est pour rire, que ce n'est pas vrai, pourquoi se fâcherait-on?
J'arrive à la Fille bien gardée. Cette fois, c'est le comble. Le sujet est tellement répugnant, qu'il a fallu un tour de force pour le mettre à la scène et le faire accepter. La baronne de Flasquemont va en soirée, en laissant sa fille Berthe, âgée de sept ans, à la garde de son chasseur Saint- Germain et de sa femme de chambre Marie. L'enfant dort. Dès que la baronne s'en est allée, Marie et Saint-Germain projettent la partie de passer quelques heures au jardin Mabille, qui est voisin de l'hôtel. Mais voilà Berthe qui s'éveille et qui veut qu'on l'emmène. Et elle part en goguette avec les domestiques, et elle revient à califourchon sur le cou du carabinier Rocambole, pendant que la baronne, rentrée plus tôt qu'on ne l'attendait, est sans cesse sur le point de s'apercevoir de la disparition de l'enfant.
Que pensez-vous de ce spectacle : des domestiques débauchant une enfant de sept ans? Remarquez que Berthe est très délurée, qu'elle a bu du kirsch à Mabille, qu'elle est allée à la caserne de Rocambole. qu'elle revient gr).se et que, pour être complète, elle a entendu et retenu une ronde soldatesque, pleine de sous-entendus égrillards. Ne serait-ce pas le cas, pour la critique pudibonde, de s'indigner? 0 sacrilège. ô pureté de l'enfance ! Un être si innocent dans un pareil rui.sseau : Voyez-vous cette pauvre petite créature de sept' ans battre les murs, tremper dans la honte des amours de la domesticité, revenir avec des yeux luisants d'un bal de fdles et d'une caserne de carabiniers : On ne peut donner à l'enfance un soufflet plus cruel, on ne peut montrer plus nettement les vices de l'antichambre, pénétrant dans le salon et la chambre à coucher, et atteignant jusqu'aux petites filles dans leurs berceaux.
Le jihis drôle, c'est que cette pièce de la Fille bien gardée a été évidemment faite sur commande pour servir de début à madame Céline Montaland, qui était la petite Daubrav de l'époque, vers 1850. 11 fallait un rôle j.our cette enfant prodige, un rôle où elle pût jouer.
sauter, montrer ses petites dents blanches, chanter quelque chose de leste. Et M. Labiche s'était chargé d'écrire le rôle, et il avait fait cette pièce, qui a soulevé de si grands rires, lorsque, avec si peu de chose en moins ou en plus, elle aurait certainement consterné et épouvanté la salle.
Je crois qu'il est inutile d'indiquer le drame effroyable qu'il y a sous cette farce. Rien ne serait plus facile que de se faire siffler, avec un pareil sujet. Insister un peu plus ici, donner davantage de vérité à cette scène, couper les cabrioles dans cette autre scène, et l'on serait certain du résultat. Un observateur plus âpre, un écrivain ayant l'amour des choses vues, scandaliserait dès les premiers mots. M. Labiche s'en mêle, et toutes les monstruosités disparaissent, ou du moins se cachent sous une gaieté si aimable, qu'il n'y a plus lieu de se révolter. Est-ce que cela tire à conséquence? Tout le monde sait bien, dans la salle, que ce n'est là qu'un jeu ; et si l'on venait à l'oublier, un clignement d'œil de l'auteur, un calembour, une situation cocasse le rappelleradt à chacun. La pièce, dans sa fabrication, dans ses pantins, dans son style, porte cet écriteau : « C'est pour rire. » Dès lors, on rit.
Telle est donc, selon moi, la caractéristique du talent de M. Labiche. Il a fait une caricature de la vie, et une des caricatures les plus amusantes et les plus innocentes qu"on puisse voir. De là son grand succès, sa longue faveur auprès du public. Le public ne veut pas qu'on le bouscule, qu'on lui montre la pourriture humaine, sous prétexte de l'égayer. Nous rions encore aux comédies de Mohère, parfois du bout des dents, pris de malaise à l'idée des abîmes que nous devinons par-dessous. M. Labiche arrive en brave homme, abordant les sujets humains, mais avec une fantaisie qui entend rire de tout. Quand la vérité est trop triste, il lui fait exécuter une gambade, et cette gambade est irrésistible. Au fond, il ne veut pas savoir s'il y a de la boue et des crimes; il trouve avant tout qu'il y a du rire. Les hommes deviennent des marionnettes très comiques. En somme, ni morahste ni philosophe. L'U rieur, rien de plus.
C'est le jugement même de M. Emile Augier. Je me suis simplement permis de le développer et de l'appuyer sur des preuves. Il ne faut pas regretter que M. Labiche ait manqué de pédantisme; le pédantisme est une vilaine chose. Quanta l'amertume, elle fait les grandes œuvres. Entre Molière et M. Labiche, il n'y a qu'un abîme, l'amertume. C'est comme un fleuve qui roule dans les œuvres des grands observateurs. Qui connaît l'homme est amer, et c'est ce goût amer qui est presque toujours comme la saveur même du' génie. Jetez la férule, mais gardez le fouet.
• Mon jugement "a été que.JL Eugène Labiche était un rieur, rien de plus. J'ai regretté ensuite ce mot. craignant q\i'on ne lui donnât pas une acceptien assez large. Ne rit pas qui veut, au théâtre surtout. Le lire est un des dons les plus heureux et les plus rares qu'on puisse apporter.
VICTORIEN SARDOU
Et rien n'est français comme le rire. Le génie national passe par Rabelais, par Molière, La Fontaine et Voltaire. Toute apprécialion littéraire étant réservée, c'est déjà un bel éloge que de dire d'un auteur dramatique : « Il .sait rire. »
D'ailleurs, il peuty avoir un grand dédain dans le rire. Voir l'homme comme un pantin sans conséquence; l'étudier cuiieusemont comme on étudierait un insecte grotesque; lui faire, pour tout exercice, exécuter des sauts périlleux : c'est, en somme, traiter l'humanité d'une façon fort méprisable. On semble croire qu'elle ne mérite pas une analyse plus profonde. On déclare qu'on ne peut la regarder une minute sans pouffer. On ne lui tait pas même l'honneur d'avoir peur d'elle. On la trouve tout au plus bonne pour égayer les petits et les grands enfants. Ce doit être là l'opinion de M. Labiche, qui m'a écrit : « Je n'ai jamais pu prendre l'homme au sérieux. »
Reste la question de tempérament. Tous les analystes prennent difficilement l'homme au sérieux. Seulement, les uns se fâchent, tandis que les autres s'amiisent. Et encore il y a deux manières de s'amuser : en bon enfant, comme M. Labiche, ou en esprit amer et cruel, comme les grands satiriques. Le propre de M. Labiche, c'est de pousser l'indifférence jusqu'à ne voir dans les vices que de simples accidents comiques. Ses personnages sont le plus souvent des poupées qu'il fait danser au-dessus des abîmes, pour rire de la grimace qu'elles y font. Il a bien soin, avant tout, d'avertir le public que c'est unique- ,ment pour passer une heure agréable, que la comédie, quoi qu'il arrive, se terminera de la plus heureuse façon du monde.
J'ai souvent constaté que, dans la fantaisie, l'audace pouvait aller très loin au théâtre. Du moment où il est bien convenu entre l'auteur et le public qu'on plaisante, qu'il n'y a rien do vrai dans l'aventure, il est permis de tout montrer et de tout dire. M. Labiche a excellé dans ce tour fantaisiste donné aux réalités les plus déplaisantes. Son comique est fait des vérités cruelles de la vie, regardées sous leur côté caricatural et mises en œuvre par un esprit sans amertume, qui reste volontairement à la surface des choses. Rien n'est plus délicat que ce clavier : une note trop énergique, et le public se fâcherait. Il faut avoir les doigts légers, effleurer à peine les plaies humaines, de manière à ne produire dans la salle qu'un aimable chatouillement. Je ne dis point que M. Labiche, quand il s'est mis à écrire pour le théâtre, ait raisonné tout cela; il apportait simplement uneheureuse personnalité; il devait être le rire de la bourgeoisie française pendant plus d'un quart de siècle.
Ce n'est pas là un petit honneur : tenir en gaieté deux ou trois générations, être pendant trente ans la joie de la France. Les auteurs comiques de grand talent, comme M. Labiche, finissent par être les représentants d'une gaieté qui a sa place dans l'histoire de nos mœurs. Certainement, on ne rit pas de la même façon à toutes les époques. Le comique de MoJière n'est pas celui de. Beaumarchais, qui n'est pas non plus celui de Picard. Et la preuve que le comique change à chaque société nouvelle, c'est que celui de M. Labiche commence à vieilUr, je le répète. Maintenant, nous avons .M]yi. .Meilhac
et Halévy Je reprends le parallèle que j'ai indiqué tout à l'heure.
M. Labiche est plus sain, plus rond; il tire la drôlerie des effets répétés, des situations poussées jusqu'aux dernières limites du cocasse. MM. Meilhac et Halévy ont le rire nerveux, précieux et raffiné, et ils prennent le public par leur ragoût parisien, finement pimenté, relevé de toutes les épices artistiques et mondaines. Il faut notre fièvre pour les comprendre et les aimer. On me dit, en effet, que leurs pièces, en province, restent des énigmes pour les trois quarts des spectateurs. J'ai revu dernièrement Un Chapeau de paille cV Italie. Cette farce reste immortelle ; mais la salle s'amusait moins qu'autrefois, la pièce paraissait trop simple, trop boime enfant, sans un de ces tableaux pris sur une réalité un peu vive, comme nous les aimons à cette heure.
Le second volume du Théâtre complet contient les comédies les plus littéraires de M. Labiche. Je parlerai d'abord du Voyage de M. Perrichon, qu'on s'étonne de ne pas voir désormais au répertoire de la Comédie-Française. On connaît le sujet, tiré d'une observation toute philosophique, qu'un La Rochefoucauld misanthrope aurait pu formuler ainsi : « Nous aimons les hommes non pour les services qu'ils nous rendent, mais pour les services que nous leur rendons. » M. Perrichon, pendant un voyage qu'il fait en Suisse, est sauvé par un jeune homme, -Vrmand, et se met à le détester cordialement, tandis qu'il se prend d'une tendresse extraordinaire pour un autre jeune homme, Daniel, C{u'il croit avoir tiré d'un grand danger. Et c'est ici qu'éclate la grande habileté de M. Labiche. Ce bourgeois devrait être intolérable de vanité bête; ajoutez qu'il est poltron, qu'il monti'o un égoïsme féroce. Eh bien, c'est cette insupportable ganache que M. Labiche nous fait aimer, .tant il le peint naïf et brave homme au fond. Toujours cet heureux tempéramentquifait glisser l'auteurcomique sur la vilenie humaine pour s'arrêter simplement aux notes légères et drôles dont on sourit.
Ce qui m'a frappé plus encore, au point de vue du métier, ce sont les ressources d'invention dramatique dont M. Labiche a fait preuve dans un tel sujet. La pièce est uniquement basée sur la pensée égoïste que j'ai formulée plus haut; on comprend quel pauvre parti en aurait tiré un auteur moins rompu que M. Labiche aux exigences scéniques. Il a prolongé les effets par toutessortes de reprises du même thème, ce qui a fini par emphr les quatre actes. Pour ma part, j'aimesurtoutlesecond,oùont lieules deux accidents en sens inverse, et le troisième, qui développe la situation ; le premier acte, qui se passe dans une gare de chemin de fer, paraîtvide auj ourd'iuii ; quant au dernier, il dénoue la pièce (l'une façon par trop commode, grâce à une conversation entre Daniel et Armand, surprise par Perrichon. Mais il faut quand même admirer les souplesses de l'auteur, la science avec laquelle il a su tirer une œuvre intéressante d'un suj<;t moral qui semblait devoir être si ingrat au théâtiv.
Remarquez que nous ne sommes pas là dans une comédie d'intrigue. Nous nous trouvons en pleine analyse humaine. Tout adroit qu'il est, 51. Labiche, ne. cherchc»jamais les complications
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inutiles, et c'est pourquoi je Je tiens en haute eslime. Si l'on comparait son théâtre à celui de M. Sardou, on verrait combien il lui est supérieur, par le naturel de l'invention, rabondunte inépuisable des détails comiques coulant de Miurce, la veine large, hautement française, ne s'arrêtant pas aux petits moyens, tirant le rire (lis situations elles-mêmes.
Que manquc-t-il donc au Voyage de M. Perlichon pour être un pur chef-d'œuvre? Je serai franc, je dirai qu'il y manque une certaine tenue littéraire et plus de simplicité encore dans l'emploi des éléments comiques. J'ai constaté le vide du premier acte, qui est la caricature assez médiocre du départ en chemin de fer d'un bourgeois peu habitué aux voyages. Je serai encore jilus sévère pour la façon dont le dénouement est amené. Cotte conversation surprise est un moyen indigne d'une œuvre supérieure. Il me sriiilili' (|u'on aurait pu tirer le dénouement du car.n 1ère même de Perrichon. Il y a aussi là des épisodes, celui du commandant Mathieu surtout, qui ont dû être ajoutés pour donner du corps à la pièce, mais qui lui retirent de sa largeur et de son unité. J'aurais désiré un jet unique et puissant.
La Poudre aux yeux est aussi une comédie dont le sujet est tout d'observation. L'auteur a voulu peindre cette rage qui pousse certaines familles à éblouir le monde, en affichant un luxe qu'elles ne peuvent soutenir. Rien n'est drôle comme les Ratinois et les Malingear, qui font assaut de mensonges sur leur véritable situation, avant de conclure le mariage de leurs enfants. Ce sont les Malingear qui commencent, pour mieux ]i1;mii' li'iir fille iMUMicliiic ri |iiiiii' fdi'cer les RatiiiMis :i ilniiiii'i' ;'i Irur llls !■ r('(l('nr une plus belle dot ; l.s l;idinois parlriil alors ,!.■ \rm- . olè, encroyantlcs Malingear très rirhcs. Il \:m[ lire la scène des deux pères réglant la (|i]cstioii d'argml et montant, malgré eux, à dfS cliilTns èiiornus. C'est là du bon comique, du comicpu; de sit\iation et d'analyse, comme il y en a dans Molière. Nous sommes loin des pièces à quiproquos de certains auteurs acclamés.
J'aime moins, je l'avoue, les Petiis Oiseaur, qui n'ont pas eu de succès, d'ailleurs. Il s'agit d'un digne homme, d'une bonté continuellement attendrie, qui veut tourner à la dureté de cœur, sur les lonsiils )iratiques d'un de ses
frères, et qui lnuivusc ut ne peut y parvenir.
Cela est joli, ti' s lin. Ins bien observé; mais, au demeurant. rcKi .■>! |ilcurard.
Et j'ai ri\ r ,Mi.\ \' n^nrih's du capitaine Tic. Ici, nous rrtonibons ilans la fantaisie, mais quelle aimable fantaisie : Toute la comédie est dans cette aventure du retour du capitaine chez sa tante, de son amour pour sa cousine Uucile, de son caractère emporté qui, à chaque instant.
manque de faire rompre son mariage. El, avec cela, il fallait emplir trois actes. J'ajoute qu'un homme toujours en colère n'était point aimable à peindre. P\iis, quelle violence lui faire commettre? M. Labiche a imaginé un adorable garçon, auquel ses vivacités donnent un chaiine lie plus ; et, de toutes les violences, il a su choisir la seule qui fût comique, le coup de pied quelque part. 11 y a, là dedans, un coup de pied épique, celui que reçoit le tuteur grincheux, M. Désambois. 11 est déjà dans la coulisse, il a disparu, lorsque le capitaine allonge violemment la jambe. Et le plus drôle, c'est que M. Désambois, quelques instants plus tard, rentre majestueusement, sans vouloir jamais ouvrir la bouche sur l'accident. Quelle heureuse gaieté ! comme les choses les plus fâcheuses tournent à la belle humeur, avec M. Labiche !
C'est là aussi que se trouve la fameuse scène de la sonnette, qui est typique, selon moi. On connaît la situation. Le capitaine a juré à Lucile (le ne jjIus s'emporter; mais celle-ci, pltMne de doute, lui fait promettre de se calmer, lorsqu'elle agitera la sonnette qui est sur le guéridon. M. Désambois arrive et dit au capitaine les choses les plus dures; le capitaine, impatienté, va lui sauter à la gorge, lorsque la sonnette se fait entendre; il se calme en riant, il laisse le tuteur continuer. Rien de pins joli comme jeu de scène. Mais ce n'est pas tout : Lucile, à un moinent, est tellement indignée des mauvaises paroles de M. Désambois, qu'elle entre elle-même dans une grande colère; et c'est le capitaine qui prend la sonnette et qui sonne à son tour. Tout finit dans un éclat de rire.
Je ne connais pas de scène mieux menée ni d'un dessin plus amusant. Tout un certain théâtre est là, dans ce modèle de va-et-vient si bleu équilibré. L'effet de la scène est toujours énoiine, parce qu'elle satisfait les besoins do symétrie du public et qu'elle charme les yeux et les oreilles plus encore que l'intelligence. C'est du théâtre mécanique, dont l'observation est absente. Dans la vie, certes, ce ne sont pas des coups de sonnette qui corrigent un homme de ses défauts. Le capitaine, au lendemain de ses noces, jurera et allongera des coups de pied de plus belle. Peut-être même la femme sera-t-elle battue. Mais, qu'importe 1 elle a un si joli tintement, la sonnette, qu'elle contente absolument le public.
Le volume contient encore la Grammaire, cet acte si fin et si comique. Je nie résumerai en disant que, si le premier volume inontre M. Labiche comme un des fantaisiste.'; les plus sains et les plus vigoureux que nous ayons eus, on trouve dans le second un auteur dramatique d'un vol plus large, se haussant parfois jusqu'à la grando comédie.
On a déjà vu souvent, d'ailleurs, la scène d'un théâtre regardée à l'envers.
MEILHAC ET IIALÉVY
MEFLHAG ET IIALÉVY
MM. Meilhac et Halévy sont des peintres très souples de la vie moderne. Ils ont saisi à merveille les côtés particulière de certains mondes, et leurs comédies sont parfois des tableaux d'une grande vérité, exécutés par des artistes. Je les crois même de beaucoup supérieurs à leurs
œuvres. Je veux dire que les nécessités des planches, les cadres imposés par les genres qui réussissent dans tels ou tels théâtres, ont dû le plus souvent les empêcher de rester eux-mêmes jusqu'au bout. Ainsi, dans le Prince, ils ont à coup sûr sacrifié trop à la farce. La pièce pèche plus encore par le genre que par leurs propres défauts.
Une chose remarquable, c'est que, dans toutes leurs comédies, le premier acte est excellent, presque toujours préférable aux autres. Je citerai seulement la Boule, Tricoche et Cacolet, le Prince. La raison en est simple, leur premier acte est un acte d'observation, où ils se contentent de poser les personnages, en les analysant d'une façon exacte. L'effet est alors considérable. Je ne me lasserai pas de répéter que la vérité au théâtre est encore l'élément le plus puissant qu'on puisse employer. Puis, l'action s'affole aussitôt, la fantaisie arrive et détraque tout, les dénouements de\iennent impossibles, et la pièce est obligée de tourner court. Le malheur est qu'il faut absolument tailler des rôles extravagants à certains comédiens aimés du public, si l'on veut qu'ils aient leur succès habituel. Selon moi, les auteurs en pâtissent. MM. Meilhac et Halévy surtout, qui sont des hommes de talent, très capables de porter une comédie d'observation pendant cin(i actes.
Ce n'est pas que la fantaisie me déplaise. Je la trouve au contraireexcellente,danscettedonnée du rire à outrance. Elle arrive comme une llamme.elleacréécertainement tout un comique nouveau. Par exemple, la scène où Escouloubine fait un second gentilhomme campagnard, est un chef-d'œuvre d'invention folle. A cette hauteur du burlesque, l'extravagance devient une véritable poésie. Elle enlève et elle fait penser. Mais je voudrais que l'œuvre entière fût comprise alors dans ce sens, et surtout que l'effet allât en se renforçant. Malheureusement, l'œuvre s'éparpille au lieu de se resserrer. Elle n'aboutit pas â un dénouement qui soit l'épanouissement même de l'idée comique, elle n'est pas l'éclat de rire ménagé et peu à peu grandi que l'on rêve. '
Je viens de dire que la fantaisie avait créé, dans notre littérature dramatique, un nouveau comique. Le mot me paraît très juste. Comparez, par exemple, une scène de Molière avec une scène de MM. Meilhac et Halévy. Je prends la prernière scène de George Dandin. Lubin se heurte au mari, et lui conte, sans le connaître, avec toutes sortes de mystères, que Sa femme le trompe. On rit beaucoup, mais d'un rire naturel
et franc, car l'aventure a pu arriver, et, si elle paraît drôle, elle ne surprend pas. Au contraire, lorsque Escouloubine, dans le Prince, fait un second gentilhomme campagnard devant madame Cardinet effarée, on éclate d'un accès de rire nerveux, et il semble qu'on vienne de recevoir un coup de bâton sur la nuque. C'est que la situation est impossible; elle est une pure fantaisie des auteurs, une imagination extraordinaire dont la folie devient communicative. On mourrait de ce rire-là, s'il durait trop longtemps. Je crois que le chef-d'œu^Te de ce comique nerveux n'est pas écrit. Je connais çà et là des scènes stupéfiantes. Mais il n'existe peut-être pas de pièce en trois ou quatre actes, ayant en ce genre la solidité des œuvres qui durent. Il faudrait, je le répète, une gradation savante, une farce dont la folie fût menée puissamment de la première à la dernière scène. Je serais curieux de savoir dans quel état seraient les spectateurs à la sortie.
Le succès que MM. Meilhac et Halévy viennen t de remporter aux Variétés, avec leur dernière pièce, la Cigale, est un nouvel argument en faveur de la thèse que je soutiens avec obstination : celle de l'absence de tout code dramatique et de l'absolue liberté dont la fantaisie des auteurs jouit au théâtre.
\oici donc la Cigale. Dans cette œuwe, il n'y a pas de pièce, comme on dit en argot théâtral, ou du moins l'intrigue est si connue, si usée, que les auteurs, évidemment, ne se sont pas inquiétés le moins du monde de la charpente. Les critiques, qui connaissent sur le bout du doigt les répertoires de nos plus petits théâtres, citeraient quelques douzaines de vaudevilles auxquels la Cigale ressemble, sans compter les drames et les opéras-comiques. Jamais l'msouciance des deux écrivains n'est allée plus loin à l'égard de l'intrigue, de la carcasse plus ou moins solide d'un ouvrage. C'est de la science dramatique va comme je te pousse.
Il s'agit, dans la pièce, d'une jeune fille volée par des saltimbanques, la Cigale, qui s'enfuit un beau jour pour échapper aux entreprises amoureuses de trois de ses camarades. Elle tombe dans une auberge fréquentée par des peintres, devient subitement amoureuse de l'artiste Marignan, puis, tout d'un coup, retrouve ses riches parents et se transforme en mademoiselle des Allures. Le malheur est que Marignan appartient à une maîtresse qui le trompe, et que, d'autre part, on veut marier mademoiselle des Allures avec son cousin Edgard. Mais tout s'arrange de la façon attendue : Edgard hérite de la maîtresse de Marignan, et celui-ci épouse la Cigale. Et voilà tout. C'est plus que maigre, c'est nul.
Qu'est-ce qui a donc pu tenter .M.M. Meilhai- et
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Ilalévy, ces auteurs si habiles et d'un esprit si fin. dans un sujet dont le dernier des faiseurs de vaudevilles n'aurait pas voulu? J'estime que, d'alpord, ils ont dû être séduits par le personnage de la Cigale; ils avaient sous la main mademoiselle Chaumont, et ils trouvaient là un excellent rôle pour cette comédienne si personnelle et si nerveuse.
Alaisce n'est pas tout:jecroisqueMM.Meilhac et Halévy sont surtout partis, en raisonnant de la façon suivante : « Nous avons deux mondes fort pittoresques, ceux des saltimbanques et des peintres; il est impossible que nous ne fassions pas les plus heureuses rencontres, en nous abandonnant tout bonnement à notre fantaisie et à nos observations. »
Et ils ont fait la pièce, non pour la pièce, mais pour les scènes. Qu'importait l'ensemble, si clirque éjjisode était assez puissant en lui-même pour conquérir les spectateurs l II s'agissait uniquement de faire vivre les personnages.de tailler dans la vie des tableaux d'un vif relief, de remplacer enfin la mécanique théâtrale parunsouffle de réalité aiguisée d'une pointe d'esprit parisien. Remarquez que Musset n'a pas eu d'autre système dramatique; il poussait simplement les choses à la poésie, tandis que MM. Meilhac et Halévy les poussent à une vérité railleuse.
Regardez de près comment la pièce est construite. Vous y verrez bien vite ce seul souci des tableaux modernes, vivants et légèrement tournés à la charge. C'est tout une poétique nouvelle, soyez-en convaincus. Tandis que la vieille charpente dramatique, telle que les dramaturges et les vaudevillistes de la première moitié du siècle l'ont inventée, craque de toutes parts, les écrivains de tempéraments diiïérents arrivent de plusieurs côtés, en ayant tous conscience que notre théâtre national, pour se renouveler et rouvrir une veine aux chefs-d'œuvre, doit s'adresser à la peinture exacte du monde contemporain.
Etudiez donc de quelle manière MM. Meilhac et Halévy ont su donner à un sujet usé une intensité toute nouvelle. Ils se sont contentés de le placer dans des milieux très parisiens, des milieux d'hier et d'aujourd'hui, que l'on n'avait pas encore mis au théâtre et que le iniblic a été enchanté de trouver là. Dès que la toile se levait, la salle était conquise par les milieux dont je parle, tant il est vrai que la réalité est puissante sur la foule.
Ainsi quel adorable tableau que le premier acte, cette auberge de Barbizon, dont le décor reproduit si exactement les moindres détails ! Les premières répliques des deux peintres Marignan et Michu, l'entrée de la Cigale trouvée évanouie au pied d'un arbre de la forêt, sa longue histoire qu'elle raconte si drôlement, l'arrivée étonnante des trois saltimbanques, Carcassonne Bibi, Filocho, enfin la dernière scène o\\ l'homme d'afi'aires reconnaît dans la Cigale lanobledemoiscllc des Allures, toutes ces scènes prennent une vie extraordinaire, parce (]ue, dans leurs exagérations comiques, elles contiennent une somme incroyable do détails vrais et d'observations justes. On sent que les personnages sont copiés sur le vif.
J'aime moins le second tableau. H se passe chez la lante de mademoiselle des Allures et
rentre dans les ficelles ordinaires du métier. Encore de très jolies scènes, par exemple celle où Edgard et sa cousine s'expliquent sur le manque absolu d'amour (qu'ils ont l'un jjour l'autre, celle où l'on (ipportc Marignan qui vient de tomber à la rivicif. nllr iMi la Cigale et la maîtresse du peintresdiitsurli' lujint deseprendreauchignon; mais tout cela sent un peu l'effort. Et pourtant le milieu est encore une merveille, ce chalet de Bougival bâti au bord de la rivière, cette banlieue de Paris si élégante et si pleine de promiscuités.
Mais c'est surtout le troisième tableau qui a fait mon admiration. Remarquez qu'à la fin du deuxième acte la pièce est alisolument finie, si elle a jamais commencé. Il n'y a plus qu'à marier la Cigale et -Alarignan, opération des plus simples qui ne saurait emplir un acte. On pouvait se demander comment MM. Meilhac et Halévy allaient occuper les iilanches. Leurs amis tremblaient. Eh bien, ce troisième tableau est le plus amusant. C'est celui qui a décidé du grand succès de l'œuvre.
Les auteurs ont carrément lâché la pièce. Je ne crois pas qu'il y ait d'exemple d'un dénouement traité avec plus de dédain pour la mécanique théâtrale. Marignan épousera la Cigale, mais cela n'importe pas. Ce qui importe, c'est de nous montrer l'intérieur du peintre, c'est de mettre à la scène la jeune école de peinture qui se fait, avec tant de vaillance, une i)lace au soleil. Marignan raffine encore sur les inii)rossionnistes ; il est luministe et intentionnisle. Dès lors, vous devinez les plaisanteries, dont (luehpies-unes sont fort spirituelles. Le décor de l'atelier, avec ses charges des toiles célèbres de MM. Manet, Claude Monet, Degas, Cézanne, Renoir, Sisley, Pissarro, etc., est des plus amusants. Et l'acte tout entier roule sur la nouvelle formule artistique, que les expositions de la rue Le Peletier ont fait connaître à tout Paris.
J'éprouve, je l'avoue, une grande tendresse pour les peintres impressionnistes. Aussi suis-je très reconnaissant à MM. Jleilhac et Halévy de les avoir plaisantes pendant tout un acte. Maintenant, voilà la jeune école plus connue encore qu'elle ne l'était: et il ne lui reste qu'à faire œuvre de virilité. Je veux croire qu'au fond MM. Meilhac et Halévy sont jileins d'affection pour ces artistes novateurs, qui cherchent à peu près en peinture ce qu'eux-mêmes cherchent au théâtre, la vie moderne, le côté intense et incisif des choses, les aspects multiples du grand Paris. Même si l'on discute leur façon de réaliser, il faut accorder aux impressionnistes le mérite d'avoir découvert le sens dans lequel notre peinture nationale va opérer un renouvellement. On a beau rire et les nier, ils n'en ont pas moins imprimé à l'art le seul mouvement vraiment artistique qui se soit produit, depuis le mouvement ronianli(ini' de 1830. Et ce qui le prouve, c'est qui' nos Sidons annuels sont aujourd'hui pleins d'inipressiiinnistes.je veux dire de jeunes gens malins qui copient les impressionnistes en les édulcorant, pour la plus grande jouissance des bourgeois.
Mais je reviens à lo Cigale. On répète que MM. Meilhac et Halévy peuvent seuls se permettre une pièce si mal bâtie et si intéressante. Cela revient tout simplement à dire qu'ils ont