THÉODORE BARRIÈRE
F LeTsoir où le Vaudeville a repris les. Faux Bonshommes, j'ai été très frappé par la pièce, et, depuis la représentation, j'ai été frappé plus encore par ce que la critique en a dit. On me pardonnera de tirer profit de tous les arguments qui me sont fournis. Je marche, les yeux fixés sur un but déterminé, et j'utilise en route les moindres appuis que je rencontre. Aujourd'hui, d'ailleurs, il s'agit de preuves décisives.
Le grand reproche qu'on me fait, c'est de nier le théâtre contemporain. J'ai parlé de nos théâtres vides, de nos planches encanaillées, et l'on s'est fâché, en me répondant que jamais la scène française n'avait traversé une époque plus féconde en œuvres remarquables. Aujourd'hui, à l'occasion de la reprise des Faux Bonshommes, cette réponse semble prendre un accent plus vif et plus triomphant. Comment ! vous osez dire que nous manquons de chefs-d'œuvre I eh bien, en voilà un I II a vingt ans de date, et il n'a pas vieilli, il produit sur le public le même effet qu'autrefois. Là-dessus, toute la critique s'est pâmée, s'affolant d'admiration, prodiguant le lyrisme, perdant même le sens des mots, plaçant enfin les Faux Bonshommes au niveau du répertoire de Molière.
Soit, je le veux bien. Voilà qui est convenu :
les Faux'.Bonshommes sont un chef-d'œuvre ;jl faut les mettre, comme ont dit plusieurs de mes confrères, parmi les quatre ou cinq pièces que laissera notre littérature dramatique contemporaine. Cela m'arrange. Voyons maintenant comment est bâti ce chef-d'œuvre.
D'abord, il n'y a pas de pièce, dans les Faux Bonshommes. L'intrigue est tellement banale et légère qu'elle n'existe point. Le bourgeois Péponnet a deux filles à marier; au dénouement, elles se marient, après les vulgaires péripéties de nos vaudevilles et c'est là toute la pièce. J'ajoute même que cette pièce est pauvrement fabriquée; les épisodes s'en vont à la débandade, le dénouement est des plus faibles, on sent que Scribe n'a pas passé par \à.'Enunmotles Faux Bonshommes ne sont pas une pièce bien faite, selon les règles du fameux code dramatique. Je constate ce premier point.
Comment 1 une pièce qui n'est pas une pièce bien faite, peut être un chef-d'œuvre? Mais cela me donne raison dans ma campagne contre les règles et la convention. Tout le théâtrede Scribe, si merveilleux d'ébénisterie, se meurt, et les Faux Bonshommes, qui, de l'avis des hommes du métier, sont d'une ébénisterie discutable, s'entêtent à se bien porter. Alors, c'est que le théâtre
NOS AUTEURS DRAMATIQUES
bien l'ait pst une iilaisanterie, puisqu'il ne peut SBulemenl vivro un quart de siècle. Cessez donc de le patronner et de le pleurer. Ne le donnez pas en exemple aux jeunes gens, à moins que vous ne vouliez vous moquer d'eux. Ne parlez plus surtout de la scène à faire, attendu que dans les il'^auj: Bonshommes, qui est un chefd'œuvre, comme nous on sommes convenus, il n'y avait pas de scène à faire; les scènes de Dufouré sont aussi importantes que celles de Péponnet, ce n'est en somme qu'onc enfilade de scènes ou plutot.de tableaux réussis. Pas l'ombre de mécanique théâtrale dans tout cela. J'en conclus, et vous devez en conclure avec moi, que la mécanique théâtrale est inutile aux chefsd'œuvre.
Cela m'amène au deu.xième point. S'il n'y a pas de pièce dans tes Faux Bonshommes, qu'y a-t-il donc? Je viens de le dire, une suite de scènes d'une satire amusante, une collection de portraits dont le trait caricatural a de la netteté et de la puissance. L'intérêt n'est pas dans l'intrigue, mais dans les personnages; ce n'est plus une histoire qui se noue ot se dénoue pour le plaisir des spectateurs; c'est une galerie d'originaux qui défilent et qui suffisent par euxmêmes à l'amusement du public.
Eh : bon Dieu ! c'est précisément là Je théâtre que je demande depuis trois ans. Qu'on relise mes études. Je n'ai cessé de réclamer à la scène des peintures de caractères, en gardant toutes mes sévérités pour les pièces d'intrigue, les pièces bien faites, solon les conventions et les règles. Les critiques qui déclarent aujourd'hui que les Faux Bonshommes sont un chef-d'œuvre, après avoir combattu mes théories, ne sont pas logiques avec eux-mêmes. C'est moi qui dois triompher du succèsde la reprise faiteau Vaudeville. \'oil;'i l'œuvre dramatique telle que je la veux, toute de peinture humaine, dédaigneuse des ha'biletés et des ficelles, sac'hant qu'il y a dans l'étude de l'homme assez d'intérêt pour rendre immortelle la page qui apportera le moindre document vrai. Barrière, en dehors de tout le fatras scénique, a souffié un peu do vie dans les Faux Bonshommes, et c'est pour cela qu'ils vivent.
D'ailleurs, la pâmoison de la critique d'aujourd'hui en face des Faux Bonshommes est fort plaisante, lors()u'on sait que cette pièce fut malmenée par la critique d'autrefois. Et cela devait être. Elle est d'allures trop libres, d'accent trop amer, pour avoir satisfait les juges d'une époque où le théâtre do Scribe régnait encore en maître. Le public, lui aussi, se montra froid, lors des premières représentations. Ce ne ■fut qu'à la longue, par la puissance même de l'œuvre, qu'un immense succès se dessina. On reprochait justement aux Faux Bonshommes ce qui, à cette heure, fait leur force : le dédain de la facture, le manque d'intrigue compliquée et ingénieuse, l'âproté des peintures, l'observation poussée jusqu'au trait féroce. Quel exemple ! et quel cas devons-nous faire des jugements furieux rjui accueillent aujourd'hui, comme autn^fois, toute œuvre qui n'os-t jjas coulée dans le moule commun 1
.'Nlainh-nant, soyons raisonnables et ne crions l)as trop fort au chef-d'œuvre. Je mots de côté cette hypothèse que les Faux Bonshommes sont
un chef-d'œuvre. La critique a ce tort de «e garder aucune mesure; elle assomme les gens sur le i)avé ou elle les encense dans la nue. Un peu de logique et de sang-froid serait pourtant une bonne chose. Certes, les Faux bonshommes sont une pièce où il y a des scènes vraiment remarquables; mais de là à crier au prodige de l'esprit humain, il y a loin, en vérité. Depuis une semaine, c'est un aplatissement général qui devient plaisant. Je vais tâcher de dire sim])lement et iionnêloment mon opinion sur tes Faux Bonshommes
On a parlé de Molière, et l'on a eu raison. Seulement, il y a -plusieurs Molière, il faut distinguer. Les charges énormes de Vertillac et d'Octave jouant l'homme de Bourse rappellent les charges de Diafoirus et de son IHs. C'est le même comique, lou d'altitudes, de voix, de déclamation ; la création de l'acteur a ici complété, sinon dépassé la création de l'auteur. Péponnet, le poreonnage principal, est également une caricature poussée au delà do toute vraisemblance. J'en veux arriver à cette conclusion que c'est.ici du Molière caricatural, du Molière du Malade imaginaire, de Monsieur de l'ourceaugnac et du Bourgeois gentilhomme, et non du Molière de Tartufe et du Misanthrope.
Une farce, telle est la vraie qualification des Faux Bonshommes. Si l'on veut, c'est une farce de Molière mise dans notre monde moderne. Remarquez que j'ai la pins grande tendresse pour la farce et que je n'emploie pas ce mat en mauvaise part. Je désire simplement classer avec netteté la pièce de Théodore Barrière. Ce qui lui manque, selon moi, pour être supérieure, c'est la maîtrise, c'est la marque magistrale du génie. \'oyez, même dans les farces de Molière, il y a un souffle c(ui enlève les plaisanteries les plus communes. On sent l'haleine puissante, la solid» carcasse littéraire (jui tient debout les fantoches. Dans les 7''nHa.\iSo7is'/!o;H»!es, ilyaunémiettement continuel des personnages, ils sont comme détaillés par petits morceaux. Puis, toute littérature manque, la pièce n'a pas de style. C'est surtout là une chose qu'il faut sentir, que j'ai sentie profondément l'autre soir. On diraift l'œuvre d'un homme ordinaire, que son sujet a porté, (jui a trouvé la haute comédie dans quolquos scènes, sans être sûr pour plus tard de la retrouver jamais. L'œuvre est supérieure ù l'homme, ce qui arrive parfois. On ne sent pas, dans la pièce, un maître du tbéàlîrc ni do la langue, mais un tenipéraniont inégal, plus capable du médion-e que de l'excellent. En un mot, des rencontres superbes, mais pas de maîtrise, je le répète.
Le répertoire de Théodore Barrière est là pour appuyer ce jugement. Il n'a pas retrouvé la haute comédie, il «'est noyé dans les pièces 'de tout le monde. Certes, un chbf-d'œu\Te peut pousser isolé, dans le crâne d'un homme; mais c'est pour le moins un fait qui prouve l'inconscience et l'inégalité du talent. Celui-là n'est l)oint un maître qui n'est pas certain de sa force. II y a eu, pour moi. un avorlenient chez Théodore Barrière. Il n'a pas été l'homme qu1il aurait pu être, s'il avait apporté un tempérament J)lus complot. Les Faux Bonsham mes sont l'indice d'un grand talent avorté.
L'affabulation de la pièce est étroite. Cotte