GEORGE SAND
Le théâtre de George Sand a un grand charme. Longtemps on a refusé au romancier le don des planches. On trouvait, et avec raison, qu'elle n'avait pas la science de la charpente dramatique, qu'elle ne savait point nouer habilement ni dénouer une intrigue. En un mot. on la jugeait trop littéraire, trop simple et trop humaine. Ai-je besoin de dire que c'est justement pour ces qualités rares qu'une partie de son théâtre me plaît?
D'ailleurs, elle a remporté de grands succès au théâtre, et toujours par une simplicité de moyens très louable. Je parlerai plus loin de son Mauprat, qui est une pièce bâtarde, mélodramatique et paradoxale, tout à fait médiocre selon moi. ilais quelle bonhomie pleine de tendresse, quel beau couranldefacilitéaimabledans le Marquis de Villemer et dans Claudie, par exemple ! Certes, je ne trouve pas là tout ce que je voudrais; une chose y est au moins : le dédain de la mécanique théâtrale, l'effet obtenu par le développement naturel des caractères et des sentiments, et c'est là un beau mérite déjà.
Le succès de François le Ckampi vint également de l'heureuse simplicité du drame. Le public dut subir le charme de cette histoire toute nue, que l'auteur lui contait en trois actes, sans employer le moindre coup de théâtre. Je cherche aujourd'hui des arguments pour établir sur des faits que la mécanique théâtrale n'est pas de toute nécessité, et j'ai déjà trouvé les arguments péremptoires de l'Ami Fritz, de la
Cigale, du Club. Comme on le voit, il y a trente ans, François le Champi m'aurait fourni, lui aussi, un article, ce qui prouve qu'à toutes les époques le talent a suffi pour le succès, sans qu'on ait à s'embarrasser le moins du monde des prétendues règles. Même j'irai plus loin : François le Champi a été certainement un repos délicieux pour le public, au milieu des abominations compliquées du mélodrame romantique.
Aujourd'hui, ce qui nous fait accueillir François le Champi avec quelque froideur, c'est l'intolérable prétention à la naïveté qu'on y rencontre, dans les moindres phrases. L'histoire en elle-même est charmante; mais, bon Dieu 1 comme le cadre est maniéré, comme ces paysans sont de drôles de paysans! Le roman et la pièce ont été écrits à l'époque où triomphait le principe de la couleur locale. Pour donner de la couleur locale à une œuvre, le procédé était simple ; par exemple, dans un roman italien, on mettait des « signor », et dans un roman espagnol, des .< sciior »; ou encore, quand on faisait parler un paysan, on lui prêtait des ■< j'avions » et des « j'étions » : cela suffisait, l'étude semblait complète. Sans doute, George Sand, avec son grand talent, procédait d'une façon plus littéraire; mais, au fond, soyez certain que son insouciance était la même pour une étude complète et sincère.
Je me trompe, je veux même croire qu'elle était de bonne toi. Peut-être s'est-elle Imaginé que, dans ses romans champêtres, elle avait étudié le Berry d'une façon sérieuse. Il n'y a eu
là. SI l'on v<;ul, qu'une duperie de son tenipéranienl idùiilisle, iiui lui défendaiL de voir la verii'ù vi-aic el surtout de la rc))roduire. Le résultat, au demeui-ant, n'en reste pas moins le même; Je ne connais rieu de plus faux que ses romans champêtres. Les paysans, chez elle, sont des messieurs qui jargonnenl, avec line allectation de naïveté insupportable. On dirait des paysans en pâte tendre de Sèvres, dorés et enrubannés. Ils ont un raffinement de sensations, une correction pittoresque de langage des plus curieux. Ce sont les paysans typiques de l'école idéaliste.
Cela, dans la nouveauté, a pu paraître très joli. On s'est extasié pendant trente ans sur les romans champêtres de George Saml. Elle avait nettoyé lu canq)agne el fait des dessus de pendule a'pec des groupes bucoliipuis. A cette heure, je crois que Ton commence à s'apercevoir combien sont fades et mensongères de pareilles imaginations. L'autre soir, j'ai remur(|ué quelque impatience, dans lu public de l'Odéon, en écoutant d'étranges phrases, d'une coupe balaacée et toute littéraire, sur lesquelles se trouvent plaqués des mots rustiques, ou plutôt des mots de l'ancien français ressuscites pour la circonstance. C'est là ce qui agace : la convention et le parti-pris sont évidents, l'auteur n'a pas un instant cherché à équilibrer le langage et les actions, à descendre dans la façon de sentir, avant de trouver la façon d'exprimer. Je l'ai dit, il y a là un placage, un travail d'ébénisterie littéraire, des pantins déguisés, inventant un langage que personne ne parle, pas plus aux champs qu'à la ville.
Voilà donc où s'en vont les engouements littéraires : au ridicule. Lorsqu'une étude n'est pas basée sur l'observation exacte, on est certain qu'elle prêtera à rire plus tard.
Les gens dont la moralité est susceptible, et qui semblent à chaque pièce se méfier d'un assaut pénible contre leur vertu, se sont toujours montrés très choqués du sujet même de François le Champi, de cette tendresse filiale du pauvre enfant trouvé, qui devient peu à peu de l'amour pour sa mère adojitive, Madeleine. On a prononcé jusqu'au gros mot d'inceste. J'accorde que le sujet est déhcat ut d'un maniement difficile. 11 devait plaire à George Sand, très curieuse de toutes les nuances de l'alVeclion, et dont la bonté tolérante ne mettait pas le mal ofi les autres le voyaient. D'ailleurs, avec quelles resti'ictions, avec quelles touches prudentes et délicates ellfe a traité ce sujet I On devine plus qu'on ne lit, dans son œuvre.
Une fois le sujet accepté, le dirai-je? j'aurais souhaité plus do carrure. Elle est très intéressante, cette étude psychologique, et faite pour tenter un puissant analyste. Il y a là un combat profond dans un creur, des nuances infinies à trouver, une notation de cette transformation dans raiiiour (|ui pouvait faire une grande œuvre. Je me plains donc que, dans la pièce surtout, cette notation u'existtî pas. On voit bien le Champi devenir amoureux, et encore la transilion est-elle trop brusque. Quant à Jladeloine, elle attend le dénouement pour tout comprendre; puis, quand elle accepte le mariage en trois phrases, on ne sait pas si ello ;iimo Krançois.^-On ignore ce qui- La détx?rnrine. Selbn moi.
toute la pièce aurait dû être dans la peinture de.-tendresses de Madeleine se transformant peu :i peu en une passion pleiaie de douceur et do reconnaissance \'()yez Plù'dn; le sujet était autrement difficile à traiter. En somme, l'amoui do Jladeleino est légitime, et elle y arriverait par une lutte très touchante avec'son propre cœur. La faire passive,, c'est diminuer l'œuvre.
Au théâtre, Mau/jmi devait fatalement perdre beaucoup. Mon opinion est que le drame est très inférieur au roman. Il faut remarquer que ce conte est fait de deux parties : une légende sanglante et une analyse de sentiments. Dans le livre, la légende tenait strictement sa place, l'analyse se développait à son aise et était la pai'tie la plus finement écrite. Au théàti'e, au contraire, toute la longue éducation de Bernard par Edmée, toute cette romanesque liaison d'une fille civihsée et d'un sauvage, a dû disparaître ou du moins se résumer brièvement, tandis que la partie noire déborde et que le drame tourne au gros mélodrame.
Les deux premiers tableaux et les deux derniers ressuscitent les beaux soirs du boulevard du Crime. Cela est indigne de George Sand comme combinaisons grossières et comme style déclamatoire. Qu'on nous ramène à Ducray- Duminil. Quant aux deux taldeaux du milieu, ceux dans lesquels Edmée dompte Bernard, ils produisent à la scène un effet qui m'a stupéfié, ils y sont comiques, je veux dire (jne la salle rit de chaque révolte de Bernard. On 'entre en pleine comédie, on trouve très drôles cet amoureux si mal commode et cette amoureuse qui fait le pion. Remarquez que jamais l'intention de l'auteur n'a été d'exciter le rire. Le succès a tourné ainsi, il a bien fallu s'accommoder du succès.
Ah ! cette pauvre Edmée, si fière et si tou' chante dans le roman, comme elle devient là une désagréable personne ! Elle n'a ^us une scène vraie, et je plains sincèrement l'actrice chargée de rendre sympathique cette insupportable poupée. An dernier tableau seulement, elle a un cri d'amour; mais il vient bien tard, et il est inattendu, parce que forcément toute l'étude analytique du personnage a dû être sacrifiée. J'en dirai autant de Bernard, dont les transformations paraissent trop rapides à la scène. Tout se passe dans les enlr'actes. Les meilleurs effets du rôle sont encore les effets comiques, auxquels l'autour n'avait pas songé.
H Les personnages secondaires sont également diminués. Marc;isse est d'un ennui mortel, avec son langage mcmosyllabique. Ce patois petit nègre reste le plus souvent incompréhensible; on ne sait si l'on .i alTaire à un Iluroii de Foniraore Cooperou à un de ces innoc-eiils de village ((uo les gamins poursuivent à coups de pierre. La déchéance do Patience est plus grande oncoroi Le philo.sophe rude et libre de la tour Gazeau devient un fidèle serviteur qui radote.
Januiis je n'ai mieux senti le péril qu'il y a à tirer un drame d'un roman, l'n. drame doit
THiÉODORE DE BANVILLE
naître de toutes pièces, avec la vitalité propre du genre. Le faire avec les morceaux d'un li\Te. c'est faire une œuvre bâtarde et qui n'est pas viable. Il faut voir, par exemple, ce qu'est devenu à la scène lo coup de feu tiré sur Edmée par J«an de Mauprat et dont on accuse Bernard.
Déjà, il y avait là une péripétie d"une %Taisemblanco douteiise; mais, sur les planches, il est absolument inacceptable que Bernard ne se défende pas et que les pei'sonnages présents soient assez sots pour patauger dans une pareille aventure.
TllÉODORi: DE BANVILLE
M. Théodore de Banville est un poète exquis, avec lequel je ne commettrai pas la grossièreté de discuter. Il est si haut dans son ciel bleu, dans sa sérénité d'Olympien, que je me ferais un crime de vouloir le ramener à la prose. Non 1 lorsqu'un écrivain vit, les yeux sur les étoiles, en pleine extase du rêve, il ne faut point l'éveiller, il devient sacré, même pour les révolutionnaires qui cassent à coups de marteau les vieilles idoles. J« salue le poète, et je le mets en dehors de mon combat, car ce qui se passe sur la terre ne le regarde plus.
Deïdamia, la comédie en trois actes que yi. Théodore de Banville vient de faire jouer à rOdéon, est la légende d'Achille à Scyros. Nous sommes chez les rois et chez les déesses. Thétis elle-même, encore toute trempée d'une écume d'argent, veille sur son Achille, qui dort dans un rayon de lune. Puis, elle lui persuade qu'il doit, pour échapper à sa destinée, se cacher chez le roi Lycomède, et elle l'habiUe en jeune vierge; tandis que lui, honteux de ce déguisement, résiste et ne cède qu'en apercevant Deïdamia, une des cinquante filles du vieux roi. Et ces deux beaux enfants sadorent, jusqu'au jour où Diomède et Ulysse débarquent à Scyros, à la recherche d'Aclîille, qui seul peut faire tomber les murs de Troie.
Ici, le drame se noue. Deïdamia ne veut pas laisser partir le héros. Elle et ses sœurs se serrent autour de lui, le font échapper aux discours de Diomède et aux ruses d'Ulysse. Mais ce dernier ayant feint une descente des Phrygiens dans l'île, Achille, dans un cri, se nomme et veut courir au combat. Alors, c'est Deïdamia elle-même qui envoie son époux à Troie, après lui avoir entendu peindre les deux destinées qui l'attendent, ou mourir jeune et glorieux, ou traîner une longue vieillesse de lâcheté.
Le poète se soucie bien du théâtre : Il l'exècre, cela est certain. Ce qu'il a au cœur, c'est le seul besoin do nous parler de ces temps héroïques, qu'il imagine si purs et si grands. Ressusciter les héros, faire défiler les profils hautains des jeunes prmcesses, éclairer ces figures de Taube éclatante de la poésie, voilà l'unique ambition qui le tourmente. Il souhaite une frise du Parthénon, des attitudes nobles et des gestes rythmés. Pourvu que les personnages parlent la langue surhumaine des dieux. celadoitsnffireàlabeauté du spectacle. Et, vraiment, ce sont les dieux qui parlent, dans un langage prodigieux '^i- fbirt.'s
et d'images. Je ne connais pas de vers plussouples ni plus magnifiques.
Je fermais les yeux, l'autre soir, à l'Odéon. Alors, les voix semblaient venir d'en haut. Je pouvais croire que j'étais endormi, que ma fantaisie elle-même vagabondait dans mes souvenirs classiques. La mise en scène ne me dérangeait plus. Oui, vraiment, c'était l'Olympe qui ressuscitait, non pas l'Olympe dont on grelotte au collège, mais un Oh'mpe tout ensoleillé, doré d'un reîlet romantique, amusant comme une montagne ciselée par un orfèvre moderne. Il faut entendre la danse ivre des hémistiches, les césures imprévues faisantsauter les vers comme des chèvres au flanc d"un coteau grec. Cette imitation libre de l'antiquité doit donner des cauchemars à Boileau dans sa tombe. Ah ! la fine débauche, ah ! le beau rêve, pour des lettrés qui voient la Grèce à travers le lyrisme de 1830 !
Je dois dire cependant que, lorsque j'avais le malheur d'ouvrir les yeux, l'homme brutal reparaissait en moi. Je ne pouvais étouffer, dans mes entrailles de critique, le grossier naturaliste qui osait s'agiter. C'était la mise en scène qui me torturait. Lycomède, surtout, avec sa grande barbe blanche et son sceptre immense, me causait une véritable consternation. Est-ce que, vraiment, les petits rois des Ues grecques se promenaient dans cet attirail? La question est incongrue, je le sais; mais, ce n'est point ma faute, je la subissais et j'en souffrais. Alors, malgré moi, par suite de mauvaises habitudes que j'ai prises, voilà qu'à la fin dti spectacle je me suis cassé la tête, en me demandant comment l'épisode, s'il a jamais eu heu, a dû se présenter dans la réahté.
Ma conviction absolue est que, si nous voulons nous faire une idée exacte de la Grèce à son berceau, il nous faut aller étudier les moeurs d'une peuplade de l'Océanie. Plus tard, la Grèce civilisée a été grande par les arts et par les lettres. Mais, au temps de Lycomède, les petits rois des îles grecques étaient certainement des chefs de bandits, vêtus d'une loque, vivant dans le pillage et dans les plus monstrueuses aventures. II suffit de visiter les lieux aujourd'hui, pour évoquer ces fameux temps héroïques, élargis par les poètes, des temps abominables de vols et de meurtres. Certes, ma surprise serait grande, si Lycomède et ses pareils n'avaient pas eu un sayon de poils sur l'épaule, des pieds sales et un couteau au poing pour assassiner les passants.
D'ailleni-s. il faut lire Homère, en tenant
NOS AUTEURS DRAMATIQUES
compte du grandissenient de l'épopée. Les héros y sciiil de simples chefs de bande. Là-dedans, on Violf les femmes, on trompe les gens, on s'injurie pendant des mois, on s'égorge, on traîne les cadavres des ennemis morts. Lisez les romans de Fcnimore Cooper sur les Peaux-Rouges, et vous établirez des ressemblances. Evidemment, on a affaire à des sauvages; je prends ce mot dans le sens moderne. Tous les raffinements que nous prêtons à l'antiquité sont de purs horsd'œuvre poétiques. Si l'Iliade était résumée en un de nos journaux, on croirait qu'il s'agit de l'épouvantable guerre de quelque tribu de l'.\frique centrale; et nous n'aurions pas assez de dégoût pour ces nègres, qui ne sauraient pas se massacrer en hommes comme il faut.
Remarquez que je trouve les héros d'Homère superbes de vie, d'autant plus grands qu'ils sont plus près de la nature. Et ceci m'a amené à penser que, si l'on voulait aujourd'hui écrire mie ccuvre directement inspirée de l'antiquité, il faudrait prendre chez nous des ouvriers ou des paysans pour personnages. Je ne plaisante pas. Nos ouvriers et nos paysans seuls ont la carrure simple et forte des héros d'Homère. Dès qu'on s'adresse aux classes élevées, bourgeoisie et noblesse, on n'a plus que la créature humaine modifiée et déviée par la civilisation. On doit dès lors observer des nuances infinies, tenir compte des conventions sociales, avoir un langage fabriqué, tout falsifier et tout adoucir. Avec les classes d'en bas, au contraire, on touche à la terre, on trouve l'être humain tel qu'il est sorti du sol, on se rapproche du berceau du monde.
Je veux donner un exemple. L'autre jour, en lisant V Andromique d'Euripide, — il arrive aux naturalistes de lire Euripide, — j'étais très frappé de la simplicité et de la brutalité des passions. Andromaque gêne Hermione, et celleci, qui veut se débarrasser de sa rivale, attend une absence de Pyrrhus, puis appelle à son aide son père Ménélas. Quand Ménélas a réussi à attirer .\ndromaque hors du temple de Thétis, en menaçant de tuer son fils Molossus, voici le dialogue qui s'engage entre eux : !;• i;
^Andromaque. — O ciel ! tu m'as abusée par tes artifices, tu t'es joué de moi.
MÉNÉLAS!. — Proclame-le devant tous, car je ne le nie pas.
Andromaque. — Est-ce là ce que vous appelez sagesse sur les bords de l'Eurotas?
Ménélas. — A Troie aussi, l'on lend le mal pour le mol.
Andromaque. — Crois-tu donc que les dieux ne sont pas les dieux, et n'ont aucun souci de la justice?
.AIÉNÉLAS. — Quand ils parleront, je me soumettrai ; mais loi, je te tuerai.
Andromaque. — Et avec moi ce pauvre petit arraché de dessous l'aile de sa mère?
.Ménélas. — Non pas ; mais je le livrerai à ma fille qui le tuera, si tel est son plaisir.
Andromaque. — Hélas ! cher enfant, comment ne pas déplorer ton sort?
Ménélas. — Il ne lui reste pas, en effet, de chance assurée de salut.
Voilà qui est carré, au moins. Parlez-moi de ces gens-là pour aller vite en besogne et pour dire
ce qu'ils pensent ! Ce père complaisant, servant les passions de sa fille, est superbe. 11 se glorifie d'avoir trompé Andromaque et il lui déclare sans périphrase qu'il va la tuer. Puis, comme la mère pleure sur son fils, il ajoute que le petit, en effet, sera sans doute de son côté tué par Hermione.
Racine a supprimé la scène, qui était impossible sur le théâtre pompeux du dix-septième siècle. Mais supposons qu'un écrivain, aujourd'hui, veuille remettre le sujet A' Andromaque au théâtre et le place ikins le monde moderne. Eh bien 1 s'il veut garder la scène, il ne pourra pas la mettre dans les classes supérieures, où les passions n'ont plus cette franchise; tandis que, s'il la met dans le peuple, il lui sera permis de tout conserver. Dans le peuple seulement, l'homme passe brusquement <le la conception à l'action. Tu me gênes, ôte-toi de là ! Ma fille t'en veut, je vais te casser la tête 1 Aucun raisonnement intermédiaire n'a lieu, c'est le coup de poing suivant la menace. Et je pourrais multiplier les exemples, les tragi(iucs grecs sont pleins de ces violences, auxquelles nous assistons chaque jour dans nos rues.
Oui, l'ouvrier qui serre les poings et qui provoque un camarade, sur nos boulevards extérieurs, est un véritable héros d'Homère, Achille injuriant Hector. J'oserai dire que le langage a dû être le même. On ne sait point encore quel cadre vaste et puissant peuvent être les mœurs de nos faubourgs; les drames y ont une force et une largeur incomparables; toutes les émotions humaines y sont, les douces et les violentes, mais prises à leurs sources, toutes neuves. Il y a là des éléments qu'on ne soupçonne pas et ipii réunissent ces deux qualités domandéc.s i)our les chefs-d'œuvre, la puissance et la simiilicité. C'est une mine dans laquelle les roniancier.s de demain puiseront à coup sûr. Si l'on veut s'inspirer de l'antiquité, si l'on veut retrouver la largeur des temps héroïques, il faut étudier et peindre le peuple.
Ce n'est point l'antiquité qui se trouve dans Dcïdamia, c'est le rêve de l'antiquité, et j'ai dit combien ce rêve était exquis.
En iiiivranl la nouvelle édition des Odes funambulesques, de -M. Théodore de Banville, je suis tombé sur la préface, datée de 1857, que je n'avais pas relue depuis longtemps, et qui m'a vivement intéressé. Elle contient une profession de foi très curieuse sur le théâtre.
M. de Banville, après avoir parlé d'une comédie moderne, jouée dans un vraisalon, meublé de vrais meubles, par des acteurs qui ont de vrais pantalons et de vrais gants, ajoute : « Les gens qui se promènent sur ce tréteau encombré do poufs, de fauteuils capitonnés et de chaises en laque semblent, en elïet. s'occuper de leurs affaires ; mais est-ce que je les connais, moi spectateur? Est-ce que leurs affaires m'intéressent? Je connais Hamlet, je connais Roméo, je connais Ruy-Blas, parce ipi'ils sont exaltés par l'amour. 'mordus par la jalousie, transfigurés par la passion, pours\iivis par la fatalité, liroyés par