‹ ThéâtreChapitre 126 sur 151 · THÉODORE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

THÉODORE DE BANVILLE

le destin. Ils sont des hommes, comme je suis un homme .. Comment counaîtrai-je ces bourgeois, nés dans une boîte? Us ont, me direz-vous, les même!; tracas que moi, de l'argent à gagner et à placer, des termes à payer, des remèdes à acheter chez le pharmacien. .Mais justement, c'est pour oublier tous ces ennuis que je suis venu dans un théâtre. «

Je cite ces lignes, non pour discuter, mais pour constater nettement les opinions de M. de Banville. Et, cependant, ((ueÛe démangeaison j'aurair de répondre à cette singuhère afGrmatlon que les héros des drames de Shakspeare et d'Hugo sont des hommes. Pour moi, s'ils me gênent tant pai'fois, c'est (jue justement je me retrouve en eux si étrangement déformé, que je reluse de me reconnaître. Je les perds, dans leurs sauts désordonnés, et ils m'ennuient. Ils appartiennent à une humanité secouée d'une continuelle fiè\Te chaude, une humanité monstrueuse, exaspérée, dans laquelle le plus souvent l'art étrangle la vie. C'est une erreur de croire qu'ils sont ]ilus grands parce qu'ils ne touchent pas la terre. César Biroteau, ce gigantesque lutteur que Balzac a rais aux prises avec la faillite, est plus colossal que tous les matamores d'Hugo, parce qu'il est plus vraL

Quant à cet ai'gument, que les spectateurs viennent au théâtre pour oublier les ennuis (juotidiens de la vie, il a vieilli, et l'on ne saurait l'employer désormais sans faire soui'ire. Le spectateur est d'autant plus ému que la pièce à laquelle il assiste le touche plus directement. Et c'est bien d'ailleurs l'opinion de M. de Banville, qui ajoute, en parlant des personnages d'une comédie moderne : « Que ces gens-là me soient étrangers, cela ne serait encore rien; ce qu'il y a de pis, c'est que je leur suis, moi, profondément étranger. Ils ne savent rien de moi; ils ne m''aiment pas; ils ne "me plaignent pas quand je suis désolé; ils ne me consolent pas quand je pleure ; ils ne souriraient guère de ce qui me fait rire aux éclats. » Et il regrette le chœur antique qui, à chaque instant, intervenait dans la tragédie pour dire au public : 1 Nous avons, toi et moi, la même patrie, les mêmes dieux, la même destinée; c'est ta pensée qui acère ma raillerie, c'est ton ironie qui fait éclater mon rire en notes d'or. »

M. de Banville demande donc le hen le plus étroit entre les personnages et les spectateurs. Quel lieu pourrait être plus étroit que la vie commune, les mêmes pensées elles mêmes occupations? Si nous n'avons plus besoin du choeur antique, c'est que justement tous nos personnages aujourd'hui jouent sur la scèiw le rôle qu'il était chargé de remplir. Lorsque la tragédie se passait dans la légende, entre les dieux, au-dessus des hommes, il fallait un intermédiaire entre le poème et les spectateurs : de là l'introduction des chceui-s. A notre époque le chœur doublerait les personnages. On peut dire que les dieux s'en sont allés et que nous n'avons gardé que le chœur dans nos œuvres dramatiques. Ces bourgeois que M. de Banville abomine sur les planches, ce sont justement les chceurs chargés de dire au public de nos jouis : « Nous avons, toi et moi. la même patrie, les mêmes dieux, la même destinée; c'est ta pensée qui acère ma raillerie, c'est ton ironie qui fait éclater monrireennotesd'or. »

Mais voilà que je discute avec M. de Banville, et. je le répète, je ne veux saluer en lui que la fantaisie au théâtre. Souvent, mes amis m'ont reproché de n'être pas logique, lorsque j'ai loué sans réserve les œuvres dramatiques de ce poète exquis. L'occasion se'présente,et je m'expliquerai franchement, d'autant plus que la question est assez grosse.

M. de Banville nie absolument toute réalité. H est encore plus intolérant que moi, dans le sens opposé. Moi. j'admets (pielques échappées PU dehors du réel. Lui, exige une envolée continue au-dessus des choses et des êtres de ce bas monde. La nature n'existe pas: voilà son axiome; le rêve de la nature seul existe. Et, depuis plus de trente ans qu'il écrit, il n'a pas varié ; chacune de ses œuvres a été conçue et réalisée dans le sens de ses théories, ou plutôt de son tempérament. 11 est un romantique impénitent. 11 est la fantaisie.

Avec un écrivain de cette nature, l'entente est facile. Je l'admets et je l'aime. H ne me dérange pas plus que les étoiles ne me gênent. Nous sommes trop loin l'un de l'autre. Il n'y a pas de rencontre possible, lorsqu'on est à des points si opposés. Quand, nous sommes intolérants tous les deux, nous pouvons nous tendre la main et nous comprendre.

Ce qui m'exaspère, ce sont les combinaisons du vrai et du faux. Par exemple, un auteur écrit, sur notre monde contemporain, une comédie où il a la prétention de peindre les mœurs; et le voilà qui, pour flatter le pubhc ou simplement parce qu'il ne voit pas juste. euta.sse les erreurs, les niaiseries, les lieux communs. 11 est pendable, tel est mon sentiment. On devrait faire tout de suite justice des poisons qu'il débite. Quand on annonce une peinture exacte, il faut la donner entière au public, et si on y introduit des mensonges, on est un gredin. ify a tromperie manifeste sur les produits livrés. Avec "un homme comme M. de Banville, au contraire, le marché conclu est de la plus stricte honnêteté. Son œuvre est intacte de tout mélange. C'est de la fantaisie pure, de l'épopée garantie sans un grain de prose. Venez ou ne venez pas. le poète porte haut son enseigne, un étendard de pourpre où il écrirait volontiers en lettres flamboyantes : » Mort à la vie réelle ! »

Celte attitude me plaît. J'aime les belles passions intenses. On sait qu'on a un adversaire devant soi, et même, je l'ai dit. ce n'est pas un adversaire, c'est un homme d'une autre planète, autrement conformé que nous, avec lequel on s'entend dans l'ab.solu. Quelqu'un a donné ce conseil : « Ne discutez jamais qu'avec les gens qui pensent comme vous. >> Le mot est profond.

Certes, j'accepte la fantaisie au théâtre; je l'accepte, quand elle est représentée par M. de . Banville. Je voudrais qu'il écrivît des féeries. Les pièces que je connais du poète : Diane au bois. Grin^oire. Deidamia. sont pour moi des rêves charmants que j'ai faits éveillé. Itien ne me rappelle la terre; je puis m'oublier dans une stalle. cmire qu'un doux mensonge m'enveloppe. Aucune fausse note, un bercement dans la nue, et •si haut, que les hommes ont disparu. Je ne saurais dire que cela me passionne; mais cela m'est agréable. Pourquoi condamnerais-jc cet art si souple et si fin? Il ne me bles.se pas, loin de

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là. 11 chatouille mon esprit. Ces épopées dramatiques sont (l'un genre bien franc, bien défini, sans rien de bâtard. Elles s'agitent dans un monde superbe, elles évoquent les grands rêves. On doit admettre toutes les œuvres écrites dans une formule extrême.

Un dernier aveu. Je suis désarmé souvent par les qualités du style des artistes, lorsqu'ils ne Ijensenl pas comme moi. Dans mon amour de la réalité, je ne suis pas encore allé jusqu'à tolérer le mauvais style; c'est peut-être une faiblesse que l'on me reprochera plus tard. En Russie, où le mouvement naturaliste est si violent, on en est à mépriser la phrase, à dire que soigner le style, c'est négliger la vérité. Eh bien ! j'ai beau me iy)uetter, je n'en suis pas là. Ma génération a grandi en plein romantisme ; nous sommes tous restés des cntortilleurs de phrases, des chercheurs de jargon poétique. Sans aller jusqu'à l'incorrection, j'ai conscience d'un stylo plus sobre et plus solide, débarrassé de tous ces ragoûts d» couleurs, do parfums el de rayons, que le dernier des parnassiens sait aujourd'hui cuisiner à point. Mais, malgré moi, j'ai conservé des tendresses pour les jolies épilhètes, les fins (lo période sonores, les expressions trouvées, la musique des mots, lorsqu'on les orchestre avec art. !

M. de Banville est un des ouvriers stylistes les plus extraordinaires que je connaisse. Il faut relire ses Odes funambulesques. Ce sont des merveilles de difficulté vaincue; il jongle avec les mots, il amène au bout de ses vers les rimes les plus imprévues, et d'une telle richesse, que les consonnances se prolongent comme des échos. Tout cela me touche beaucoup et m'emplit de douceur. Certes, nous ne pensons pas de même, mais nous avons des croyances communes sur la forme, et c'est là une fraternité. Il y a une francmaçonnerie entre les artistes, qui échappe absolument aux profanes. On a beau être dans des

idées diamétralement opposées, on s'entend sur les mots, et on se pardonne. Un adjectif bien placé a suffi pour se sentir else reconnaître. On se salue en souriant, pendant que la galerie d>-s gens à grosses plumes ne voient rien et ne comprennent rien.

Où M. de Banville est absolument aimable cl touchant, c'est dans son feuilleton dramatiqui' du national. Notez que les neuf dixièmes des pièces (]u'il voit jouer lui semblent le comble ibl'absurde et l'ennuien't à périr. 11 ne s'en monti'c pas moins d'une bienveillance universelle. Ci n'est pas faiblesse chez lui, car il a des oiiglis •■! même très pointus; c'est le plus magnifiquidédain que jamais critique ait montré pour ses justiciables. Tranquillement bercé dans son nuage, en compagnie des déesses, il estime que nos vaudevilles et nos drames ne valent pas un coup de pied. Tous se valent; il n'y a point de différences appréciables entre le médiocre et le ])iro. Alors, il est plus commode de tout admirer. Puis, une question de bonté s'en mêle. Pourquoi faire du tort à de pauvres auteurs, qui ont lo malheur de manquer de talent et qui se sont donné tant de peine pour arriver à un si fâcheux résultat? Qui sait si une critique un peu vive n'enlèvera pas un morceau de pain de la bouche d'un malheureux? Ce serait un remords, il vaut mieux être bon quand même.

Une seule chose passionne M. de Banville dans son feuilleton, c'est lorsqu'il a à défendre la pièce tombée d'un artiste, llasenti un styliste, il est engagé d'honneur à le couronner, même vaincu, devant les gens qui ne savent pas écrire. Alors, il jette les fleurs à pleines mains, pour adoucir et masquer la chute; il appelle l'Olympe à son aide, les belles déesses, les dieux puissants. Il consent à être isolé dans la presse, avec celte conviction qu'un beau vers ou une ))lH'aso bien faite donne seul une gloire immortelle.

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