‹ ThéâtreChapitre 16 sur 151 · SCÈNE IV MICHAUD, MADAME RAQUIX · texte numérisé non relu

SCÈNE IV MICHAUD, MADAME RAQUIX

MicHAUD. — Allons, ma vieille amie... Je suis un peu brutal...

Madame Raquix. — Que me conseillezvous?... Si nous pouvions la sauver :

MiCHAUD, baissant la i'uix: — 11 faut marier Thérèse.

Madame Raquis. — La marier !... Ah : vous êtes cruel :... Je croirais perdre mon pauvre Camille une seconde fois.

MiCHArD. — Dame : je ne fais pas du sentiment, moi :... Je suis un médecin, si vous voulez.

Madame Raquin. — Non, c'est impossible... Vous voyez ses larmes. Elle repousserait une pareille pensée avec indignation. Mon fils n'est pas oublié; vous me feriez douter de votre délicatesse, Michaud... Thérèse ne peut se marier avec Camille dans le cœur. Ce serait une profanation.

MicHArD. — .Si vous dites de grands mots :... Une femme qui a peur, le soir, de monter toute seule dans sa chambre, a besoin d'un mari, que diable !

Madame Raqtix. — Et cet étranger que nous introduirions dans notre intérieur : Toute ma vieillesse en serait troublée. Nous pourrions faire un mauvais choix, déranger le peu de paix qui nous reste... N"on, non, qu'on me laisse mourir avec mon deuil autour de moi. {Elle s'assoit dans son fauteuil, à droite.)

Michaud. — Sans doute, il faudrait chercher un brave cœur qui fût à la fois un bon mari pour Thérèse et un bon fils pour vous, qui remplaçât tout à fait Camille, en un mot... Enfin, tenez... Laurent !

Madame Raquix. — Lui !j

Michaud. — Eh oui ! quel joli couple ça ferait !... Ma vieille amie, tel est le conseil que je vous donne : il faut les marier ensemble.

Madame Raquin. — Eux, Michaud :

Michaud. — J'étais sûr que vous alliez vous récrier... C'est un projet que je caresse depuis longtemps. Réfléchissez, croyez-en ma vieille expérience. Si, pour mettre une joie dernière dans votre vieillesse, vous vous décidiez à marier Thérèse, à la sauver de ce lent chagrin qui la tue, où trouveriez-vous pour elle un meilleur mari que La\irent J"

Madame Raquis. — Il me semblait qu'ils étaient frère et sœur.

Michaud. — Eh I songez à vous ! Je vous veux tous contents, moi ! Le bon temps reviendra. ^'ous aurez encore deux enfants pour vous fermer les yeux.

Madame Raquin. — \e me tentez pas... Vous avez raison, j'ai bien besoin d'un peu de consolation. Mais j'ai peur que nous ne fassions le rnal... Mon pauvre Camille nous punirait de l'oublier sitôt.

Michaud. — Qui parle de l'oublier? Laurent a toujours son nom à la bouche... Ça ne sort pas de la famille, que diable :

Madame Raquin. — Je suis bien vieille; mes jambes ne vont plus; je ne voudrais pourtant que mourir tranquille.

Michaud. — Allons, vous êtes convaincue... C'est la seule façon de ne pas mtroduire un étranger dans votre intérieur. Nous ne faites que resserrer des liens d'amitié. Et je vous veux grand'mère, avec des bambins qui grimperont sur vos genoux... Vous souriez, je savais bien que je vous ferais sourire.

Madame Raquin. — Oh 1 c'est mal, c'est mal de sourire. J'ai l'âme pleine de trouble, mon ami. Mais eux. ils ne voudront jamais. Ils ne pensent guère à ces choses.

Michaud. — Bah ! nous allons mener l'affaire rondement. Ils sont trop raisonnables pour ne pas comprendre que leur mariage est nécessaire au bonheur de cette maison. C'est dans ce cens qu'il faut leur parler... Je me charge de Laurent. Je le déciderai, en fermant la boutique avec lui. Pendant ce temps, vous direz la chose à Thérèse. Et nous les fiançons ce soir même.

Madame Raquin, se levant. — Je suis toute tremblante.

Michaud. — Tenez, la voici, je vous laisse.

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