‹ ThéâtreChapitre 17 sur 151 · SCENE V MADAME RAQUIX, THÉRÈSE · texte numérisé non relu

SCENE V MADAME RAQUIX, THÉRÈSE

Madame Raquin, à Thérèse, qui entre l'air abattu. — Qu'as-tu encore, mon enfant? De la soirée, tu n'as dit un mot. Je t'en supplie, tâche d'être un peu moins triste. Fais cela pour ces messieurs... {Thérèse a un geste vague.) Je le sais,, on ne commande pas à sa tristesse... Est-ce que tu souffres?

Thérèse. — Xon... Je suis bien lasse.

Madame Raquin. — Si tu sou fifrais, il faudrait le dire. Ce serait mal, de te laisser aller, sans vouloir qu'on te soignât... Tu as des palpitations peut-être? des élancements dans la poitrine, n'est-ce pas?

Thérèse. — Xon. Je ne sais. Je n'ai rien... 11 me semble que tout s'endort en moi.

Madame Raquin. — Chère enfant... Tu me causes bien du chagrin, avec tes silences, tes abattements. Je n'ai plus que toi.

Thérèsî;. — C'est vous qui me conseillez d'oublier?

Madame Raquin. — Je n'ai pas dit cela, je ne puis dire cela... Mais j'ai le devoir de t'interroger. de ne pas l'imposer mon deuil, de savoir s'il est pour toi une consolation... Réponds-moi^ avec franchise.

Thérèse. — Je suis bien lasse.

Madame Raquin. — Je veux que tu me ré-

pondes... Tu vis trop seule, tu t'ennuies, n'estce pas? .\ ton âge, on ne peut pleurer éternelle-ment.

Thékèse. — Je ne sais t-e que vous voulez tlire.

Madame R aqviîî. — Je ne «lis rien, je l'interroge, je cherche où est ton mal... \'ivre toujours av.'C une femme en larmes, ce n'est pas gai, je le comprends. Puis, cette chamlirc iM bien grande, liien noire, et i)eut-êlrc désins-lu...

Thérèse. — Je ne désire rien.

Madame Raovin. — Ivoute, ne te ruche pas. c'est une vilaine idée, (jui nous est venue... Nous avons Ronsré à te remarier.

Thérèse. — Moi! jamais, januiis; Pourquoi don te?.- vous de moi?

Madame Raquin. 1res tintin. — Je le leur disais bien, elle ne peut l'avoir oublié, il est toujours dans son cœur... C'est eux qui m'ont poussée... Et ils ont raison, vois-tu. mon enfant. La maison est trop triste. Tout le monde nous fuirait... Va. tu ferais bien de les écouter.

Thérèse. — Jamais I

Madame Raqtin. — .Si, remarie-toi... Je ne me rappelle plus les choses convaincantes qu'ils m'ont dites. J'étais de leur avis. Je me suis chargée de te décider... Je vais appeler Michaud, si tu veux. Il saura mieux parler que moi.

Thérèse. — ilou <reur est fermé, il n'entendrait pas. Qu'on me laisse tramiuille. je vous en prie... (Elle passe à gauche.) .Me remarier, grand Dieu, et avec qui?

Madame Raquix. — Ils ont eu une bonne idée, ils ont trouvé quelqu'un... Michaud est en train, en bas. de parler à Laurent.

Thérèse. — Laurent ! C'est à Laurent que vous avez songé !... Mais je ne l'aime pas, je ne veux pas l'aimer I

.Madame Raquin. — Je t'assure, ils ont' raison. J'étais de leur avis... Laurent est presque de la famille. Tu sais combien il est bon, combien il nous est utile. Au premier moment, j'ai été blessée comme toi, il me semblait que c'était mal. Puis, en réfléchissant, j'ai pensé que tu serais moins infidèle h la mémoire de celui qui n'est plus, en épousant sou ami. ton sauveur.

Thérèse. — Mais moi qui pleure! moi qui veux pleurer !

-Madame RaqvI"!. — Je plaide contre tes larmes et les miennes... Vois-tu, ils désirent que nous soyons heureuses. Ils m'ont dit encore que j'aurais deux enfants, que cela mettrait autour de moi quelque chose de doux et de g;ii (|ui m'aiderait à attendre paisiblement la mort... Je suis égoïste, j'ai besoin de te voir sonrire... Consens, fais cela pour moi.

Thérèse. — Ma chère souffrance... Vous savez que j'ai toujours été résignée, que je n'ai jamais voulu que vous satisfaire.

Madame Raquin. — Oui. tu es une bonne fille... (Essai/nnl de sourire.) Ce sera mon dernier jirintemps. Nous nous arrangerons une existence il l'on aura moins froid chez nous. Laurent nous aimera bien... Tu sais fpie je réi>onse \\n peu, moi aussi. Tu me le prêteras pour mes petites commissions, pour mes lubies de vieille femme.

Thérèse. — Chère tante... J'avais bien compté pourtant que vous me laisseriez pleurer «Il paix.

Madame Raqi'iji. — Tu consens, n'est-ce pas?

Thérèse. — Oui.

Madame Raotin. 1res émue. — Merci, ma nile, tu me rends bien heureuse. (Allant tomber sur une chaise, à droite de la table. ) G mon pauvre enfant, mon pauvre mort, c'est moi qui t'ai trahi la iiremière.';

TH15RÈSE, MADAME RAQllN. MICHAID, PUIS SUZANNE, GRIVKT et LAURENT

Michaud. bas à madame Raquin. — Je l'ai décidé; mais, fichtre ! ça n'a pas été sans peine. 11 fait cela pour vous, vous comprenez; j'ai plaidé votre cause... 11 \'a monter, il met les clavettes aux boulons de la devanture... Et Thérèse?

Madame Raquin, bas. — Elle consent aussi. (Michaud ca rejoindre Thérèse, à gauche, au jond, et cause bas avec elle.)

Suzanne, arrivant, suivie de Grivet, et continuant une conversation commencée. — Non, non, monsieur Grivet. vous êtes un égoïste, je ne danserai pas avec vous à la noce... Comment, vous ne vous êtes pas marié pour ne pas déranger vos petites habitudes?

Grivet. — Certainement, mademoiselle.

Suzanne. — Fi I le vilain homme !... Vous entendez, pas un bout de contredanse, pas grand comme ça. (Elle va rejoindre Thérèse et Mirha ud. )

Gbivet. — Toutes ces petites filles croient •cpie c'est amusant de se marier. J'ai essayé cinq fois... (A madonic Rai/iiin.) Vous vous souvenez, la dernière fois, c'était avec cette grande demoiselle sèche qui donnait des leçons. Les bans étaient publiés, tout allait pour le mieux, lorsqu'elle m'a avoué qu'elle prenait du café au lait le matin. Moi, je déteste le café au lait, je prends du chocolat depuis trente ans. Cela aurait bouleversé mon existence, et j'ai rompu... J'ai bien fait, n'est-ce pas?

Madame Raquin, souriant. — Sans doute.

Grivet. — Ah ! lorsque l'on s'entend, c'est un plaisir... Ainsi Michaud a vu tout de suite que Thérèse et Laurent étaient faits l'un pour l'autre.

Madame Raquin, gravement. — \'ous avez raison, mon ami. (Elle se lève.)

Grivet. — Comme dit la chanson :

Il faut des époux assortis Dans les liens du mariage...

(Regardant sa montre.) Diable ! onze hou-es moins cinq... (Il s'assoit à droite, met ses caoutchoucs et prend son parapluie.)

Laurent (1), gui vient de remonter, s' approchant de madame Raquin. — Je viens de causer de votre bonheur avec monsieur Michaud. Vos enfants désirent vous rendre heureuse... chère mère...

Madame Raquin. très émue. — Oui. appelezmoi votre mère, mon bon Laurent.

(I) Suzanne, Michaud, Tlién^se, niaclanie Raquin. Laurent, ririv'el.

THÉRÈSE RAQUIX

Laurent. — Thérèse, voulez-vous que nous fassions à notre mère une existence douce et paisible?

Thérèse. — Je le veux. Nous -avons une tâche à remplir.

Madame Raouin. — O mes enfants :... {Pre-

nant les mains de Thérèse et de Laurent, et les gardant dans les siennes.) Epousez-la, Laurent; faites qu'elle ne soit plus si triste, et mon fils vous remerciera... Vous me donnez bien de la joie. Je demanderai au ciel qu'il ne nous en punisse pas.

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