SCENE 11 THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, SUZANNE
Madame Raquin. — Tu devrais te déshabiller, Thérèse; trois heures vont sonner.
Thérèse. — Je suis brisée de fatigue... Cette cérémonie, cette promenade en voiture, ce repas qui n'en finissait plus... Laissez-moi là un instant, je vous en prie.
Suzanne. — Oui, 'il faisait une chaleur dans ce restaurant I J'avais mal à la tête, mais ça s'est dissipé dans le fiacre... (.-l madame Raquin.) C'est vous qui devez être lasse, avec vos mauvaises jambes I Le médecin vous a pourtant bien défendu de tant vous fatiguer.
Madame Raquin. — Une émotion terrible pourrait seule m'être fatale, et, aujourd'hui, je n'ai que des émotions douces à avoir... Les choses se sont bien passées, n'est-ce pas? C'était convenable.
Suzanne. — Le maire avait l'air tout à fait comme il faut. Quand il s'est mis à lire dans son petit livre rouge,Ie marié a baissé la tête... Monsieur Grivet a fait une signature superbe sur le registre.
Madame Raqpin. — A IV-glise, le prêtre a été bien touchunt.
Suzanne. — Oh ! tout le iiioiuie pleurait. Je guettais Tliérèse; elle n'avait pas envie de rire, Thérèse, je vous as.sure... Et. l'après-midi, que de miiiide sur les boulevards ; Nous sommes bieu allés deux fois de la Madeleine à la Bastille. Les jîcMs nous regardaient d'un air drôle... La moitié lie Kl noce dormait en arrivant à ce restaurant ili'S Batignolles. (Elle rit.)
Madame Raquin. — Thérèse, tu devrais te déshabiller, mon enfant.
Thérèse. — Encore un instant, causez encore un instant.
Suzanne (1). — ^■oule^-vous que je vous serve de femme dechambre?... Attendez... Maintenant, laissez-moi faire. Comme ça, vous ne vous fatiguerez pas.
Madame Raquin. — Donne-moi son chapeau.
Suzanne, ôtant le chapeau et le dminant à madame Raquin qui va le serrer dans Varmoire.
— Là, vous voyez que vous n'avez pas besoin de vous remuer... Ah ! pourtant, il faut que vous vous leviez, si vous voulez que je retire la robe.
Thérèse, se levant. — Comme tu me tourmentes !
Madame Raquin. — Il est tard, ma fille. Suzanne, dégrafant la robe, ôtant les épingles.
— Un mari, ça doit être terrible. Une de mes amies qui s'est mariée, pleurait, pleurait... Vous ne vous serrez presque pas, et votre taille est très mince. Vous avez raison de porter des corsages un peu'longs... Ah : voilà une épingle, par exemple : qui tient joliment. J'ai envie d'aller chercher monsieur Grivet. {Elle rit.)
Thérèse. — Le frisson me prend. Dépêchetoi, ma chère.
Suzanne. — Nous allons nous mettre devant le feu... {Elles traversent toutes deux) {2). Tiens '. vous avez un accroc dans votre volant. Elle est magnifique, votre soie; elle se tii'rit debout... Ah ! que vous êtes nerveuse, bonne amie '. Vous frémissez comme Thisbé, sous mes doigts. Thisbé, c'est une chatte que mon oncle m'a donnée. Je prends bien garde pourtant de ne pas vous faire de chatouilles.
Thérê.se. — J'ai un peu de fièvre.
Suzanne. — J'en suis à la dernière agrafe, allez !... {Elle enlève la robe et la remet à madame Raquin.) i'a\ fini... Je vais vous coiffer pour la nuit, maintenant, voulez-vous?
Madame Raquin. — C'est cela. ^Elle sort par le fond en emportant la robe.)
Suzanne, après avoir fait asseoir Thérèse devant le feu. — Vous^voilà déjà toute rouge. Vous étiez tantôt pâle comme une morte.
Thérèse. — C'est le feu qui me saisit.
Suzanne, derrière elle. In déroi/Janl. — Baissez un peu la tête... \'ous avez des cheveux siiperbes... Dites, bonne amie, je voudrais vous questionner; je suis très curieuse, vous savez; les petites filles aiment à se renseigner... Votre "■a;ur bat bien fort, et c'est pour cela que voi s tremblez, R'est-ce pas?
Thérèse. — Mon cœur n'a piis dix-sept ans comme le tien, ma chère.
Suzanne. — Jene vous fâche pas, au moins?...
Il ) Thérèse, Suzanne, madame Raquin.
(21 Madame Kaquin, Suzanne, Tliiïrese.
Toute la journée, j'ai pensé que si j'étais à votre place, je serais bien sotte, et alors je me suis promis de voir comment vous vous y prendriez pour votre toilette de nuit, afin de ne pas avoir l'air gauche, quand viendra mon tour... X'oiis êtes un peu triste, mais vous avez du courage. Moi, j'ai peur de sangloter comme une bête.
Thérèse. — Le prince bleu est donc un prince terrible?
Suzanne. — Ne vous moquez pas... Cela vous va bien d'être décoiffée ; vous ressemblez à ces reines qu'on voit sur les images... Pas de nattes, n'est-ce pas? rien qu'un chignon.
Thérèse. — Oui, noue simplement les cheveux. {.Madame Raquin rentre et prend un peignoir blanc dans l'armoire. )
Suzanne, la recoiffant. — Si vous me promettiez de ne pas rire, je vous dirais ce que j'éprouverais à votre place... Je serais contente, oh ! mais contente comme je ne l'ai jamais été. Et, avec cela, j'aurais une peur atroce. Il me semblerait marcher sur des nuages, entrer dans quelque chose d'inconnu, de doux et de terrifiant, avec une musique très douce, des parfums très suaves. Et j'avancerais dans une lumière blanche, poussée malgré moi par une joie si frissonnante, que je croirais en mourir... N'est-ce pas ce que vous ressentez?
Thérèse. — Si... {D'un ton plus bas.) De la musique, des parfums, une grande lumière, tout le printemps de la jeunesse et de l'amour.
Suzanne. — Mais vous grelottez encore.
Thérèse. — J'ai pris froid, je ne puis me réchauffer.
Madame Raquin, venant s'asseoir au coin de la^cheminéc, — Je vais faire tiédir ton peignoir. {Elle présente le peignoir au jeu.)
Suzanne, reprenant. — Et quand le prince lileu attendrait, comme attend monsieur Laurent, je mettrais quelque malice à le laisser s'impatienter. Puis, lorsqu'il serait à la porte, oh ! alors, je deviendrais stupide, je me ferais toute petite, toute petite, et je tâcherais qu'il ne me trouve plus... Je ne sais plus ensuite, j'ai des souleurs quand j'y songe.
Madame Raquin, retournant le peignoir, souriant. — Il ne faut pas y songer, Suzanne. Les enfants n'ont donc que les poupées, les (leurs et les maris en tête !
Thérèse. — La vie est plus rude.
"" Suzanne, à Thérèse. — Est-ce que ce n'est pas ce que vous éprouvez?
Thérèse. — Si... {D'un ton plus bas.) J'aurais voulu ne pas me marier, l'hiver, dans cette chambre. A N'ernon, en mai, les acacias sont en Heurs, les nuits sont tiêdes.
Suzanne. — Vous voilà coiffée. {Thérèse et madame Raquin se lèvent.) Vous allez mettre votre peignoir tout chaud.
Madame Raquin, aidant Thérèse à mettre le peignoir. — Il me brûle les mains.
Suzanne. — Vous n'avez plus froid, j'espère?
Thérèse. — Merci.
Suzanne, la regardant. — Ah I vous êtes gentille, vous avez l'air d'une vraie mariée, dans ces dentelles.
Madame Raquin. — Maintenant, nous allons te laisser seule, mon enfant.
THÉRÈSE RAQUIX
Thérèse (1). — Seule, seule... Attendez... Il *nie semble que j'ai encore quelque chose à vous dire.
MAD.4ME R.vQuiN. — Non, ne parle pas; j'évite de parler, moi. tu vois bien. Je ne veux pas te mettre en larmes. Si tu savais quel effort j'ai dû faire, depuis ce matin 1 J"ai le cœur serré, et pourtant je dois être, je suis heureuse... Tout est fini. Tn as vu comme notre vieil ami Michaud est gai. Il faut être gaie.
TnÉRiisE. — Vous avez raison, j'ai la tète malade. Au revoir.
Madame Raquin. — Au revoir... {Rei<enant.) Dis-moi, tu n'as pas de chagrin, tu ne me caches pas quelque souffrance?... Ce qui me soutient, c'est la pensée que nous avons fait ton bonheur... Tu aimeras ton mari, qui mérite notre tendresse à toutes deux. Tu l'aimeras comme tu as aimé... Non, je n'ai rien à te dire, je ne veux rien te dire. Nous avons fait de notre mieux, et je te souhaite beaucoup de joie, ma fille, pour toutes les consolations que tu me donnes.
Suzanne. — On dirait que vous la laissez avec une bande de loups, cette pauvre Thérèse, au fond d'une caverne. La caverne sent bon. Il y a des roses partout. C'est doux et gentil comme "dans un nid.
Thérèse. — Ces fleurs ont coûté cher, vous avez fait des folies.
Madame Raquin. — Je sais que tu aimes le printemps ; j'ai voulu en mettre un petit coin dans ta chambre, la nuit de tes noces. Tu pourras y faire le rêve de Suzanne, croire que tu visites ies jardins du paradis... Tu souris, vois-tu. Sois heureuse, au milieu de tes roses. Au revoir, ma fille. (Elle l'embrasse.)
Suzanne. — Et moi, vous ne m'embrassez pas, bonne amie? [Thérèse l'embrasse.) Vous voilà redevenue toute pâle. C'est le prince bleu qui approche... (Regardant autour d'elle aidant de sortir.) Oh ! c'est terrible, une chambre comme ça, pleine de roses.